J’entends parfois que la politique ne devrait pas s’inviter dans les bals, qu’on est juste là pour danser et pas pour faire du prosélytisme politique, ou encore que la vie est déjà pleine de problèmes, alors on vient juste au bal pour profiter sans se prendre la tête et donc que la danse, ce n’est pas politique.
Je sais bien que, dans une réalité quotidienne déjà suffisamment angoissante, on a parfois envie d’aller danser dans une petite soirée pour se décontracter sans se dire qu’on va y parler de politique. Pour autant, puisqu’on est dans ma tribune personnelle, j’aimerai m’attarder sur le sujet : la danse est-elle le bon endroit pour parler de politique ? Et si tout est politique, qu’est-ce qui est politique dans la danse ?
Les danses sociales que nous pratiquons — le bal folk, le tango argentin, le lindy hop, la salsa etc. — se sont développées dans un contexte historique, géographique et culturel précis. C’est pour cela qu’on les appelle des danses vernaculaires. Pour la plupart, elles ont ensuite évolué, se sont parfois mondialisées et se sont répandues plus largement, potentiellement en perdant ou en transformant une partie de leur essence culturelle. Du fait de leur contexte culturel et historique, elles sont déjà porteuses d’une histoire politique, celle des populations qui les ont créées et de leurs évolutions.
À titre d’exemple, les danses swing (blues dancing, lindy hop, charleston…) se sont développées dans les communautés afro-américaines des années 1920-40, dans un contexte de ségrégation, de population noire opprimée sortant de l’esclavage. Pour parler de l’histoire de la musique jazz, on évoque souvent des barrel houses plus ou moins légaux, qui se développent durant la prohibition. Ces danses, on les trouve joyeuses, mais c’est un exutoire à la dureté de la vie et au désespoir, à l’injustice. C’est une expression artistique face à la répression et la nécessité pour l’être humain de ménager des espaces de joie dans l’adversité, des espaces de rassemblement, de transmission et de création.
Par la suite, ces danses deviendront populaires auprès des populations bourgeoises blanches, puis franchiront les frontières des USA pour se répandre à travers le monde. En 2026, elles sont maintenant pratiquées par tout un tas de personnes qui ne sont pas héritières de ce bagage culturel et historique.
Vous aurez compris, à travers mon histoire résumée à l’extrême, que danser le lindy hop ou le blues dancing sans prendre en compte la dimension historique et culturelle — politique — de la création de ces danses, c’est en méconnaître, voire en dénaturer l’essence. Et il ne s’agit pas uniquement d’un point de vue de la connaissance historique, mais bien de dynamiques d’appropriation culturelle qui continuent de se développer aujourd’hui et contre lesquelles les associations se mobilisent pour agir, par des efforts constants de pédagogie, de remise en contexte, d’actions antiracisme.
Aujourd’hui, de nombreuses associations de danse se mobilisent pour mettre à l’honneur la culture et les racines afro-américaines de ces danses afin de lutter contre l’appropriation culturelle et éviter l’effacement culturel qui s’est produit avec le yoga. Défendre une culture et une histoire est une démarche politique.
Et c’est valable pour toutes les danses. Si vous pratiquez une danse qui ne fait pas partie de votre bagage culturel personnel, alors quelqu’un d’autre aura fait le choix militant de vous l’inculquer.
Pas besoin d’aller si loin que les USA ou l’Amérique latine pour avoir un exemple concret. En France, nous avons aussi des danses traditionnelles (chères à mon coeur). C’est mon propre patrimoine, je ne l’ai emprunté à personne, alors, pas politique ?
Nos danses sont régionales, et même locales, et c’est un patrimoine très riche basé sur une période de temps large, avec des ramifications et des évolutions parfois difficiles à replacer. Les travaux universitaires ont toutefois quelques pistes des grandes évolutions qui ont eu des effets d’effacement / délitement ou permettant leur préservation partielle. Il s’agit d’un patrimoine oral qui est passé par :
Des danses de la société paysanne transmises par imprégnation, il ne reste aujourd’hui que l’écho des festivals revivalistes ou les spectacles des groupes folkloristes. Les pratiques de loisir actuelles d’aujourd’hui sont héritières de ces grandes évolutions qui ont marqué la France et qui continuent leur impact. La politique a toujours eu un effet sur les acteurs culturels.
Prenons l’exemple des Décrets Mandel, qui ont conduit à l’interdiction des bals entre 1939 et 1945, rapportée dans l’exposition “Vous n’irez plus danser”. Une histoire qui peut sonner comme une anecdote, à la lecture des documents liés à l’étude menée par le Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (CHS), les chercheurs ont constaté que cette interdiction des bals n’est pas tant justifiée par la guerre que par la volonté du régime de Vichy de moraliser l’espace public. Une notion qu’on entend encore régulièrement quand l’extrême droite s’exprime pour déterminer ce qui est de la bonne ou de la mauvaise culture.
Vous l’aurez compris, je place l’existence des communautés de danse dans un contexte culturel que je pense éminemment politique. Mais ce n’est pas qu’une affaire historique.
L’espace du bal n’est pas qu’une affaire de musique et de pas, c’est également une affaire de public, de personnes, de communauté. Et la communauté du bal, comme dans le reste de la vie, n’est pas exempte de problèmes à régler. Comment nous organisons nos communautés, c’est là la clef de nos discussions.
Les thématiques que j’aborde sur ce blog ont toutes trait à la danse, et elles souvent politiques : la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, l’accessibilité des personnes en situation de handicap, l’appropriation culturelle, l’organisation des bals, la parité sur scène, les collectages et la préservation du patrimoine, l’enseignement de la danse, l’inclusion de tous les publics, le développement durable, l’économie du bal…
Qu’il soit porté par des individus, des associations ou des collectifs, le travail de recherche et d’analyse, ainsi que les actions concrètes mises en place sont toutes le fait d’associations, ou de structures parfois financées et missionnées par nos politiques publiques.
La personne qui vient au bal pour s’amuser en toute innocence, pour se délasser de sa journée (et tant mieux) est en bout de la chaîne. Elle bénéficie du travail réalisé en amont et après, qui s’est construit grâce, en bonne partie, au travail, au sérieux et à l’engagement (militantisme ?) de ses membres, grâce et parfois malgré les politiques publiques successives.
Évidement, ce serait chouette de ne pas se prendre la tête, mais sans parler des réalités légales pécuniaires, la réalité du bal, c’est qu’à un moment, une jeune femme ou une personne LGBT sera victime d’une agression qu’il faudra prendre en charge, qu’une personne en situation de handicap demandera ce qui est prévu pour l’accueillir, qu’une personne précaire demandera un tarif réduit, que la mairie prêtera la salle à condition d’organiser des activités pour attirer le public du village, qu’il faudra demander une subvention pour pouvoir faire un GUSO correct au musicien, que l’état réclamera de payer la SACEM et que quelqu’un demandera un sandwich végétarien au bar.
Quand une association passe du temps à créer un règlement, à organiser des protocoles, à gérer l’administratif, à mettre en place des chartes, ou à informer les personnes, ces dimensions sont politiques. Il aura fallu s’enquérir de la législation, des textes de loi, afin de savoir ce qu’on a le droit de faire ou non. Il aura également fallu faire des choix moraux au nom du collectif.
Face à une agression sexiste, homophobe ou raciste d’un participant, l’organisateur devra choisir comment agir. Pour moi, la priorité est de protéger les personnes discriminées ou vulnérables, et ce choix est politique.
Bien sûr, tout le monde n’en est pas au même point sur ce chemin. Certaines associations n’ont pas encore pris position ou mis en place d’actions et de protocoles (remise en contexte, protocoles VSS, accessibilité, tarifs solidaires…). Le problème à terme, c’est que cela dessine généralement un modèle de danse très centré sur la consommation du service : je viens, je paye pour accéder à de la danse, et on m’en fournit.
Cette logique consumériste peut fonctionner un temps, mais me semble personnellement aux antipodes de nos intérêts en tant que communauté de danses sociales qui fonctionnent principalement sur l’engagement associatif.
Une exception du bal folk en France que j’aimerai mentionner, c’est l’incroyable vitalité de la création musicale à danser actuelle. Le maintien de la musique live dans les bals constitue une exception par rapport à toutes les autres communautés de danse que je côtoie. Et en Europe, où le bal folk est bien développé, la popularité des danses françaises et des groupes de musique trad ne serait-elle pas en partie liée au régime de l’intermittence ? Ne serait-ce pas également lié à l’engagement de nos associations qui s’attachent à privilégier la prestation de musiciens, plus coûteuse et énergivore, par rapport à la diffusion de musique enregistrée ?
Par ailleurs, nos associations n’existent pas juste par la bonne volonté des individus. Le milieu associatif est basé sur des lois, des contraintes administratives.
Dans l’article “La liberté d’association en France : un état des lieux” de Vie Publique, on trouve les informations suivantes :
Cet article précise même : L’engagement citoyen est issu d’une longue tradition française de volonté d’implication dans les politiques publiques. Dans un avis rendu en juin 2022, le Conseil économique social et environnemental qualifie cet engagement de réponse à la “déconnexion entre les responsables politiques, scientifiques, etc… et une large partie de la population” incitant un grand nombre à retrouver cette capacité d’agir.
Derrière les associations et le monde du bal, il y a une réalité tangible, donc, faite de lois de déclarations, de demandes de subventions, d’argent. Et c’est un milieu où la richesse humaine est plus grande que la richesse matérielle, car, dans le milieu du bal personne ne devient riche.
Le problème du fonctionnement de nos collectifs de danse, c’est qu’ils fonctionnent souvent de manière invisible du grand public. Aussi, on peut facilement oublier que des musiciens auront péniblement fait le décompte des weekends passés sur la route pour arriver à cumuler assez de cachets pour l’intermittence, que votre prof de danse enchaîne tellement d’heures pour gagner un SMIC qu’il frise le burn-out, ou l’embauche d’un ingénieur du son a peut-être été rendue possible par le dispositif Fonpeps qui voit ses changements de critères pénaliser les petites salles et mettre en danger l’emploi de nombreuses personnes (comme c’est le cas de Paris Bal Folk).
La danse est politique, et la politique a un plan pour le culturel. Chaque parti politique a sa vision de ce que doit être là culture, ce qui doit être financé ou non, ce qui doit être cadré ou non. Et derrière leur vision de la culture, il y a également leur vision des peuples, de la manière dont on doit (ou non) socialiser.
En France, de nombreuses associations défendent au quotidien nos intérêts de danseur·euses auprès des instances publiques (merci à elles). Je pense par exemple à la Fédération des Acteurs et Actrices des Musiques et Danses Traditionnelles (FAMDT), la Fédération Française de Danse, Union Fédérale d’Intervention des Structures Culturelles (UFISC), la FEDELIMA. Ces associations défendent nos scènes de danse sur différents terrains, dont voici quelques exemples :
La plupart des artistes ou des personnels techniques, en France, bénéficient d’une exception culturelle avec le régime d’intermittence.
Ce régime leur permet, s’ils totalisent plus de 507 heures en cachet, de percevoir des indemnités par France Travail durant les périodes d’inactivité entre deux contrats à durée déterminée.
Pour les artistes, ces périodes d’inactivité leur permettent notamment de réaliser leur travail de création, de recherche de prospection et leurs tâches administratives.
Avec la baisse des budgets, les collectivités territoriales se retrouvent à devoir couper leurs budgets et notamment les subventions aux structures culturelles : que ce soit la MJC qui va accueillir votre bal, la mairie qui vous met du matériel à disposition ou donne une petite subvention ou la région qui finance de nombreux acteurs.
Radio France – Coupes budgétaires : des conséquences catastrophiques pour la culture
Parmi les politiques menées qui peuvent directement impacter nos communautés de danse, on trouve bien sûr la législation liée à l’organisation, la pratique ou l’enseignement de la danse. Dernier sujet discuté, la création d’un diplôme de professeur de danse (c’est déjà le cas pour la danse classique, jazz et modern jazz) qui pourrait s’étendre aux autres danses, notamment sociales.
Mettons que vous ne sachiez pas pour qui voter lors des élections locales et présidentielles qui arrivent. Vous pouvez lire les programmes des différents partis politiques pour savoir comment leurs vues et leurs “promesses” vont influencer les politiques culturelles.
Quelques recherches pourront rapidement vous éclairer sur :
Si le sujet de la culture et des pratiques culturelles n’est pas abordé dans les programmes, c’est certainement que ce n’est pas un sujet ni une priorité digne d’être abordée, et donc que les financements seront les premiers à sauter.
Alors qu’en 2025, des journaux de droite découvrent la popularité des bals traditionnels et que les militant·es d’extrême droite se réjouissent que les jeunes aillent “danser la bourrée, ces bonnes danses traditionnelles bien françaises”, les professionnels de la culture et les associations alertent sur les risques de coupes budgétaires des politiques de droite (qui ont d’ailleurs déjà débuté).
Toujours en 2025, un label “les plus belles fêtes de France” lié au milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin essaie de faire de l’oeil aux organisateurs d’événements dans un prosélytisme qui, lui, ne donne pas son nom. Très récemment, le bagad de Perros-Guirec a vu son image utilisée sur les réseaux sociaux du Rassemblement national.
Donc, au cas où vous en douteriez, si les milieux de danse ne s’intéressaient pas au politique, la politique, en revanche, s’intéresse déjà aux milieux de danse. Le programme politique de la droite et de l’extrême droite ne fait pas l’affaire de la culture, quand bien même les danses traditionnelles françaises y seraient mieux considérées que les autres.
Ce qui nous arrivera avec les politiques d’extrême droite est clair :
L’argument principal de coupes budgétaires dans le domaine de la culture est que face aux grandes dépenses d’État, il faudrait couper le “superflu”, et donc entendez par là que la culture n’est pas indispensable au fonctionnement de la nation.
Hormis le fait que le milieu culturel fait travailler des milliers de personnes, qui finiraient au chômage et dans la précarité, on peut s’interroger sur notre rapport à la culture et sa raison d’être. Vital ou pas ?
Ne voir la danse que comme une pratique de loisir, c’est finalement très limitant. C’est sous-estimer :
J’ajouterai que l’extrême droite n’a aucun intérêt à ce que nous ayons des connaissances ou une opinion positives sur les cultures étrangères, sauf d’un point de vue consumériste ou colonialiste.
C’est justement ce qui est paradoxal quand on revendique que la danse doit être un simple moment de joie et de repos, loin des revendications politiques : c’est qu’il faut protéger notre droit au repos. Je remercie Zaza d’avoir attiré mon attention sur ce point sur Instagram : dans un monde où le travail serait la valeur principale et où la précarité nous forcerait à toujours enchaîner les heures de boulot pour finir par s’écrouler de fatigue devant un épisode Netflix, il nous faut protéger le droit à jouir d’un espace de calme permettant de se cultiver.
Par ailleurs, au delà de notre besoin de faire des pauses, de soigner notre bien-être physique et mental, le bal est un espace important de socialisation. Important pour tout le monde, vital pour plein de gens comme en témoigne l’enquête sur la danse et le handicap réalisée l’an dernier.
C’est également le lieu des célébrations et de l’affirmation de soi.
Enfin, rappelons qu’à l’instar des bals improvisés sur les fronts de grève en 1936 ou des bals de la Libération, les bals ont toujours accompagné les manifestations de joie ou de revendications comme une forme de manifestation pacifique.
Et, vous l’aurez compris, dans une société où les inégalités se creusent, les pouvoirs répressifs n’aiment pas la joie, quand on chante dans la rue ou quand on chante.
Pour conclure, afin de conserver un espace d’amusement, léger et divertissant, où les individus peuvent se retrouver et oublier leurs soucis quotidiens, il est important de savoir comment l’organiser.
Danser en conscience, ce n’est pas exiger de transformer le bal en meeting, qui a le droit de danser, quelles cultures ont droit de cité, et à quelles conditions. On peut garder la joie, la légèreté, la tolérance entre individus – mais sans naïveté sur les dangers très concrets que les politiques d’extrême droite font peser sur nos scènes, nos cultures et nos corps.
Ce n’est pas seulement pour nous garantir égoïstement un petit espace de joie et de bien-être dans le moment présent, c’est aussi investir dans le futur et dans la continuité de la transmission des patrimoines culturels aux générations futures.
Et cela passe par la défense des organisateurs·trices, des musicien·nes, des danseur·euses en toute sécurité et bienveillance, la sauvegarde de l’histoire et des cultures d’origine des danses, dans un esprit de partage, de tolérance et de multiculturalisme.
Photo de couverture : Le Petit Parisien, 3 juin 1936
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