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Injonctions et stéréotypes dans les danses sociales

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8 mars guidage femme

Bonjour, Journée internationale du droit des femmes ! Au fil des années, à fréquenter différentes scènes de danse sociale, je me suis rendue compte qu’il existe un certain nombre de préjugés, idées reçues ou injonctions liées à la danse sociale. On les intègre petit à petit, jusqu’à les trouver parfois normales, et parfois même on fait part des mêmes “bons conseils” aux nouveaux et nouvelles arrivées. Focus sur les phrases toutes faites les plus fréquentes.


Avertissement

Ces phrases entendues, ces expériences que je partage sont majoritairement axées sur les femmes. Ce sont celles que j’ai entendues sur les parquets, celles que je trouve sujettes à réflexion. Je ne prétends pas que tout le monde les ait entendues, ni mal vécues. Je ne prétends pas non plus que les hommes ne subissent pas de préjugés ou d’injonctions. 

Je ne prétends pas avoir toutes les réponses ou les clefs pour changer.

En revanche, je pense que prendre conscience des comportements qu’on a, des clichés qu’on reproduit, des messages qu’on envoie aux autres danseurs ou aux nouveaux arrivants, est un premier pas vers le changement et une communauté de danse bienveillante.


Pour qu’on t’invite, il faut que tu sois….

Plus souriante, mieux placée, mieux habillée, avoir l’air disponible, ne pas discuter avec une copine… Cette liste d’injonctions, je l’ai entendue fréquemment, notamment dans le milieu du tango argentin parisien. Le système d’invitation au tango est complexe, il y a beaucoup de femmes-suiveuses, et nombreuses sont celles qui attendent l’invitation sur leur chaise. Et bien souvent, elles cherchent une solution pour se faire inviter plus souvent, voire inviter tout court.

Je ne sais pas si vous avez déjà passé une soirée debout dans le passage, essayant de ne pas trop discuter avec les gens, souriant dans le vide seule sur vos talons aiguilles, en ayant l’air sympa et « compétente », mais pas trop désespérée. Personnellement, j’ai essayé et je n’ai pas vraiment eu l’impression que ça fonctionnait, ni que c’était une expérience très agréable.

On cherche souvent à faire porter aux danseuses la responsabilité de leur non-invitation, plutôt que de penser que les danseurs (et danseuses) sont élitistes et sélectifs, ou que d’admettre que la communauté a des difficultés d’inclusion. Les danseuses et leur syndrome de l’imposteur sont toutes prêtes à accepter qu’en réalité c’est de leur faute pour n’être pas assez bonne danseuse, ou pas assez bien habillée, pas comme la belle jeune fille là au fond avec sa robe rouge qui se fait inviter tout le temps.

Si le cabeceo (l’invitation par le regard) est considéré comme une bonne chose par nombre de danseur.euse.s, c’est aussi une grande difficulté pour plein de gens.
et pourtant, ça m’arrive, parce que ne pas trouver sa place ça aigrit. C’est triste mais c’est humain.

Alors au tango, on intègre que c’est normal de galérer, et on trouve des dérivatifs du type « tu devrais être plus ou moins ceci ». Tout le monde se défend d’être sélectif mais a déjà passé des soirées seul sur « la chaise », et on essaie de te faire valoir que c’est normal, que tout le monde galère, que ça fait « partie du truc », qu’il faut s’imaginer « au spectacle », que simplement regarder et analyser la technique les gens te fera progresser. Mais non ! On est tous là pour danser, sans vouloir passer sa soirée sur la piste, au moins pouvoir danser un minimum. Et il y a plein d’endroits où ça ne se passe pas comme ça, figurez vous. Je ne pense pas que ce soit une fatalité, si on voulait bien s’y mettre ensemble.

Quand la danse reprendra, mon souhait numéro 1 serait un peu d’introspection sur nos modes d’invitation, qu’on essaie de reconnaître que oui, on est tous un peu sélectifs, au physique comme au niveau, mais qu’on essaiera de faire un effort de tolérance et de sortir de sa zone de confort pour que tout le monde passe une bonne soirée.

Une femme qui guide suivra moins bien et cherchera toujours à prendre le contrôle

Je pense qu’on a pas mené assez d’enquêtes, pas assez donné la parole aux femmes qui pratiquent le double rôle, ou qu’on a pas assez de recul sur la question, mais cette idée qu’apprendre un rôle se fait forcément au dépend de l’autre est assez fréquente.

Comme souvent avec les préjugés, il suffit de retourner la formule pour se rendre compte qu’elle n’a pas de sens.  Quand un homme suit, va-t-on penser qu’il va moins bien guider ? Non, au contraire, on se dit qu’il aura une meilleure écoute, une plus grandes technicité, une meilleure perception des possibilités ou de ce qui plaît aux suiveuses… On note directement le potentiel d’une si belle idée, on ne remet pas en cause la difficulté d’apprendre un nouveau rôle, et on ne va pas non plus se demander si ça va affecter sa manière de guider.

Ceci dit, la plupart des hommes qui m’ont sorti cette fameuse phrase n’avaient pas l’intention d’apprendre à suivre eux-mêmes, donc j’imagine qu’ils ne s’étaient même pas posé la question.

En 2016, Nocturne Blues avait une catégorie Switch à sa compétition de blues dancing.
On ne se marre pas plus comme ça dites moi ?

Guider est plus difficile que suivre

Voila une idée fort répandue, très intéressante, car en réalité la question n’a pas vraiment été tranchée, et guider c’est effectivement difficile. Par exemple, j’entends régulièrement : “Oui mais dans mon cours de tango, les hommes prennent des cours plus longtemps alors que les femmes arrêtent de prendre des cours au bout de deux ans, se sentant assez bonnes danseuses pour aller en soirée”.

Plusieurs arguments me viennent.

1. Une mauvaise prise en compte de la technicité du suivi

Tout d’abord, l’enseignement des danses sociales (pas uniquement au tango) est très axé sur les guideurs. Je pense que globalement a très bien cerné les composantes du guidage pour les hommes (posture, connexion, anticipation, gestion de l’espace, construction des pas…). Pour les femmes, on leur enseigne un certain nombre de choses comme la posture et la connexion nécessaires à la danse, mais on a en revanche assez mal étudié les compétences nécessaires pour suivre et qu’on résume souvent par : ne pas anticiper, écouter, accompagner, ajouter des fioritures pour faire joli.

La suiveuse ne doit pas trop connaître le détail des pas car elle pourrait anticiper (et ça c’est mal). Laissez-moi vous dire que si c’est pour apprendre à ne pas anticiper, il ne me faut pas 8 ans de cours. Les suiveuses doivent comprendre le message envoyé par un guideur. On ne sait pas trop l’enseigner, la compréhension. Donc assez logiquement, les enseignants vont se concentrer sur les guideurs pour que transmettre le message soit le plus clair possible, et c’est super.

Mais si la pédagogie développée par l’enseignant est tourné à 80% vers les guideurs et 20% pour les suiveuses, pourquoi resteraient-elles à un cours qui ne leur est pas destiné ? Autant revenir dans deux ans.

Qui peut regarder Sebastian Arce et Mariana Montes
et penser que guider est réellement plus difficile que suivre ?

2. une temporalité différente

Dans l’apprentissage d’une danse, la temporalité de l’apprentissage entre guideurs et suiveuses n’est pas la même. Pour apprendre à guider, il faut composer avec tout un tas de paramètres, il faut le temps de les intégrer et de les mettre en pratique. Ça prend du temps pour qu’ensuite tout roule. Évidement c’est difficile.

Si je devais donner une difficulté spécifique aux suiveuses, ce serait qu’on va devoir s’adapter à un grand nombre de guidages et de styles différents. Pour une même passe, devoir la comprendre quand elles est guidée par d’innombrables partenaires, de corpulences et de manières danser différentes.

Une difficulté qui viendrait donc « après » avoir assimilé les pas de bases et les principes fondamentaux de la danse.

Les hommes et les femmes sont complémentaires dans la danse

« Ah tu es une femme qui guide, mais moi je ne pourrais pas danser avec une autre femme, c’est quand même pas pareil, et puis après tout les hommes et les femmes sont complémentaires »

J’entends qu’on puisse ne vouloir sélectionner des partenaires qu’en fonction de notre orientation sexuelle. C’est humain, on peut ne vouloir danser qu’avec des personnes pour lesquelles nous percevons une forme d’attirance (même si évidement la grande majorité des danses sont des relations platoniques de 2 minutes). Vous avez le droit de danser avec qui vous voulez, pour les raisons que vous voulez.

En revanche, à mon sens, penser que les hommes et les femmes sont spécifiquement complémentaires pour danser, c’est typiquement une projection hétérosexuelle appliquée à la danse. Les hommes et les femmes seraient complémentaires dans la relation romantique, donc forcément aussi à la danse. Ce serait le « vrai » et le seul modèle. Vraiment ?

À ma connaissance, il n’y a pas de critères physiques ou physiologiques qui feraient des hommes des bons guideurs ou des femmes de bonnes suiveuses ou inversement. La plupart du temps, il y a un rapport de taille et de poids entre hommes et femmes, qui peut induire une difficulté pour une femme petite et légère à guider un homme grand et lourd. Il pourrait aussi être déstabilisant pour un homme de guider un homme de taille ou de corpulence importante.

Mais si j’en crois les hommes que j’ai interrogés pour les besoins de mon article Dans la tête des hommes qui suivent, ce déséquilibre est rarement relevé et présenté comme un problème. J’en déduis que quand les hommes veulent suivre, avec d’autres hommes ou avec des femmes, ils y arrivent.

La répartition des rôles dans la danse ne s’applique pas en fonction d’une particularité physique quelconque. Ce n’est pas non plus en fonction de la compétence en danse des deux protagonistes. C’est donc clairement une construction sociale avec tout le poids de l’Histoire qu’il y a derrière.

L’idée de l’homme et la femme « complémentaires » dans le couple de danse viendrait selon moi dans le classique stéréotype des qualités dites masculines et des qualités dites féminines. L’homme serait faire pour diriger de manière ferme et virile, la femme pour écouter avec douceur et grâce.

Tout ceci m’évoque bien entendu le rapport des hommes et des femmes dans la « vraie vie », notamment au travail avec la notion de leadership. Car oui, l’enjeu réside en réalité autour de qui guide et qui suit. Une question de pouvoir et d’apparences, donc.

Dans The Switch en 2019, Adam Brozowski et Anthony Chen font tout deux preuves des qualités qu’on attend des bons danseurs.seuses : maîtrise technique, créativité, écoute, musicalité…

et puis le contact avec une autre poitrine féminine ça doit faire bizarre

Oui Madame, ça peut faire étrange au début mais c’est super on a plein d’amorti.

J’ai eu plusieurs fois cette réflexion venant de femmes, et probablement que danser collé-serré avec une autre femme était une sensation étrange pour moi aussi au début. Toucher le corps d’une autre personne, être face à face, c’est une forme d’intimité partagée, il y a un cap de la pudeur à passer avec des corps dont on a pas l’habitude, que ce soit deux poitrines féminines, ou un homme au gros ventre, un partenaire très petit ou alors très grand.

Dans la liste des inconforts induits par le corps d’un ou une partenaire en danse de couple, je classe en premier les personnes à l’hygiène douteuse, le nez des hommes dans le décolleté ou les ceux dont on sent les parties frotter contre votre jambe.

Le contact avec une autre poitrine féminine ne fait pas partie de ma liste d’inconforts. C’est même très confortable.

J’entends également que pour deux hommes hétérosexuels qui n’auraient pas l’habitude, danser collé-serré avec un autre torse masculin puisse également déstabiliser au premier abord.

Hommes et femmes hétérosexuels, il faut se détendre sur la question de la proximité de physique avec une personne de même sexe. Ne vous forcez pas, mais petit peu d’introspection pour comprendre vos blocages personnels, et tout ira beaucoup mieux.

Es-tu gêné par mon torse plat et viril ?
Non.

Ça va, dans [ma danse] on est beaucoup plus ouverts sur les danses dégenrées et inclusifs que dans les autres danses

Si vous pensez que votre communauté est bien avancée en termes danses dégenrées, c’est super, c’est une très bonne chose ! Ça veut dire que c’est un discours intégré par vous et les personnes autour de vous.

En revanche, comme nous fréquentons généralement des gens qui nous ressemblent, les choses pourraient être moins roses que vous ne le pensez. Aussi, dans une pièce pleine de danseurs de lindy hop, j’ai déjà entendu successivement un au lindy on est bien plus avancé que les autres danses, suivi dans la discussion d’après d’un Moi, suivre avec un autre homme ? Je ne suis pas homo !. Voyez, on n’est pas complètement arrivé non plus.

Une bonne manière de voir si le sujet avance, c’est de voir si vos associations locales et vos enseignants sont engagés sur le sujet par des cours adaptés, ou des contenus pédagogiques.

Dans les belles choses de 2020, cette discussion sur le partenariat dans le Lindy Hop par Marion Quesne (de Swing & Shout) qui rédige une thèse sur les codes sociaux et rôles identitaires dans le Lindy Hop.

En réalité il n’y a pas de classement à faire, car c’est VOUS qui rendez votre scène de danse plus inclusive, tolérante, ouverte aux autres rôles et manières de danser. Il y aura toujours un travail de fond et de remise en question personnelle à faire.

C’est aux hommes d’inviter

Finissons sur une injonction qui, pour le coup, concerne beaucoup d’hommes, c’est la responsabilité de l’invitation. Ça fait tellement partie de nos mœurs qu’elle met du temps à être remise en question. Pire, les gens arrivent dans le milieu de la danse avec ce cliché en tête, et donc il faut la désapprendre.

Est-ce vraiment un soucis me demanderez-vous ?

Potentiellement oui, car il existe plein d’hommes timides, mal à l’aise, complexés de leur niveau de danse, qui doivent encore et encore sortir de leur zone de confort pour aller inviter. C’est aussi un handicap pour les femmes qui, on l’a vu plus haut, vont mettre en place des stratégies d’habillage, de placement pour se faire inviter alors qu’elles pourraient simplement DEMANDER.

Cette fois ci, Mireille met toutes les chances de son coté !

« Dans les dancings, l’historicité du principe patriarcal de l’invitation masculine est relativement peu renégociée. Figées dans la posture obligée de l’attente, les femmes, lorsqu’elles sont examinées de pied en cap par les hommes, considèrent cela comme profondément vulgaire. Cependant, la courtoisie demeure une valeur à laquelle hommes et femmes restent attachés: «J’invite de manière très polie. C’est un atout. Il y a des gens qui invitent par derrière en tapant sur l’épaule. Il y en a qui font un signe de loin. Bon. Quand j’invite quelqu’un, je demande: « est-ce que vous voulez danser? » Je change parfois de formule. Ça m’arrive de dire à une femme qui vient de danser toute seule pendant un quart d’heure, je lui dis simplement: venez vous reposer dans mes bras! Si elle a un peu d’humour, ça marche (rire). Ça ne marche pas toujours. »

Afin d’adoucir la rigidité de ce principe de l’invitation qui est demeuré intangible, les DJ instillent une dose savante de rythmes où les danses individuelles ont leur place. Ou bien, ils programment une transgression du principe de l’invitation masculine en annonçant un 1/4 d’heure américain dénommé aussi danses bleues.« 

Christophe Apprill – Sociologie des danses de couple, Ed. L’Harmattan


Les enjeux autour de l’invitation et de l’inclusion des danseurs restent globalement problématiques dans toutes les danses que je pratique. C’est tout l’enjeu du mot social dans danses sociales.

Tu guides bien… pour une femme / un homme

Oui, bien sûr c’est un compliment, mais un compliment « orienté ». Comme certains hommes me l’ont précisé, certains suiveurs masculins voudraient aussi pouvoir être considéré comme des suiveurs pleins et entiers, pas juste comme un guideur qui expérimente le suivi temporairement.

Comme le mentionne Laura Riva dans son article sur les #ladylead et #fellowfollow, toute danseuse ou danseur aime être félicité sur ses talents en guidage ou en suivi. Tu guides bien, et tu es une femme c’est super. Mais tu ne guides pas bien parce que tu es une femme ou malgré le fait d’être une femme. Il n’y a pas besoin d’être particulièrement félicité pour ça.

et le grand classique « ah tu fais l’homme ? »

Rien de bien méchant dans cette petite réflexion tout à fait courante, mais je n’ai jamais fait l’homme. Je ne suis pas un homme, je ne prétends pas en être un. Je guide, c’est unisexe. Tout comme un homme qui suit ne fait pas « la femme », ce qui quelque part véhicule souvent une petite arrière-pensée négative, comme si « faire la femme » était dégradant.

En conclusion, ces phrases ne sont que des petites choses que j’ai noté au fil des années. Des réflexions au fil du temps dont j’apprends doucement à me détacher jusqu’à en rire. Les habitudes ont la vie dure, certaines de ces expressions j’ai pu les employer moi-même à certains moments (surtout le tu suis bien pour un homme) mais je suis consciente que les mots ont une force, alors j’essaie de les utiliser de manière la plus appropriée et engagée possible.

Retrouvez mes précédents articles sur la danse écrits à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes :

Et d’autres articles un peu engagés (parce qu’on peut parler d’engagement dans la danse même quand ce n’est pas le 8 mars)