Photo : Samuel Lagneau - Marshmallow photo

Et si je me mettais au chant trad à danser ?

Depuis que je me suis mise à la danse traditionnelle, j’ai toujours été époustouflée par la créativité des musiciens du monde du bal folk, et le nombre d’activités annexes à la danse qu’on retrouve dans cet univers. Parmi elles : le chant.

Depuis plusieurs années, je me suis fait un petit calepin avec quelques chansons médiévales et traditionnelles entendues sur les parquets, que je répète dans ma douche. Avec le confinement et l’impossibilité d’aller danser, bonne nouvelle : on peut toujours chanter.

N’étant pas musicienne et pour ne pas vous raconter n’importe quoi, je suis allée solliciter les lumières de ma chère amie Marion Blanchard, des Conteuses de Pas, qui chante depuis de nombreuses années et donne régulièrement des cours, notamment un stage Chanter pour danser, danser pour chanter auprès de mes copains de l’association Paris Bal Folk.

Parmi les musiciens du trad : les chanteurs

Évidemment le milieu de la danse traditionnelle, c’est tout un patrimoine oral développé et transmis au fur et à mesure des générations, qui englobe autant les danses que la musique, et donc le chant. La palette du chant traditionnel est donc aussi vaste que la danse traditionnelle : on en trouve à toutes les époques, dans toutes les régions, dans tous les pays.

Depuis le début du 20e siècle, les campagnes de collectages successives dans les villages, auprès de personnes âgées, ont permis d’archiver, mettre en lumière, et sauvegarder un grande nombre de chants traditionnels, avec ou sans pas de danse associés.

Une conférence fort passionnante de Guillaume Veillet, conseiller musique et patrimoine, Département de Haute Savoie, spécialiste des musiques traditionnelles, pour le Hall de la chanson

Des collectages inégaux

Au fil du temps et des collectages, un énorme répertoire de chansons traditionnelles a été collecté dans chaque région de France. Si aujourd’hui les collectages sont menés selon une méthodologie et par des personnes formées, historiquement il n’a pas toujours été facile de maintenir une cohérence entre les différentes opérations de collectages.

Le collectage dépend beaucoup du collecteur, qui est généralement un passionné. S’il est plus musicien, danseur ou chanteur, il risque de se concentrer sur son domaine de compétence, et ainsi le fonds collecté peut manquer de certains détails. On peut par exemple, avoir collecté une chanson qui semble faite pour danser sans avoir recueilli d’indication précise par rapport aux pas de danse, ou la personne interviewée peut ne pas s’en souvenir avec précision.

Aussi, de nos jours les musiciens et les danseurs qui reprennent ces chansons, vont essayer de les faire coller aussi bien que possible à une danse connue. On se retrouve ainsi avec quantité de ronds d’Argenton, ce qui ne signifie pas qu’historiquement c’en étaient, juste que c’est la danse qui correspond le mieux à la mélodie collectée.

De la même manière, de nombreuses valses et mazurkas chantées par nos groupes actuels n’ont pas été composées comme telles, mais sont d’anciennes complaintes réarrangées.

Quand on ne trouve pas de chorégraphie qui corresponde bien, parfois on en invente une, tout simplement.

Lihou – Le long d’un vert bocage
Parce qu’on est pas obligés de danser, on peut juste écouter pour le plaisir

Consulter les archives sonores

Il existe un grand nombre de ressources en ligne pour trouver des archives sonores. Il en manque certainement, mais si le sujet vous intéresse vous pouvez commencer par ça :

Dans cette vidéo, Eric Desgrugillers, responsable des archives sonores à l’Amta, nous explique à travers un petit tutoriel comme accéder aux fonds sonores de l’AMTA, comment effectuer une recherche et comment lire et utiliser une notice documentaire

Chanter pour faire danser

Concentrons-nous sur le répertoire “à danser”. Le chant pour la danse est un “chant d’usage” c’est à dire qu’il s’inscrit dans le quotidien de la société rurale traditionnelle. A l’époque, on chantait pour de multiples raisons et bien que les gens ne se considéraient pas comme des “chanteurs”, les chants d’usages sont très variés : chants de travail, chants de marin, berceuses, chants de labour…

On parle aussi souvent de la veillée, ce moment où la communauté se retrouve pour chanter ensemble le soir. Ce n’est pas un moment où on danse.

Dans les moments de la vie collective qui sont dansés, les chanteurs se placent dans la ronde et les paroles sont reprises en cœur par la communauté. Les chanteurs et les musiciens ne se trouvent pas sur scène, mais font partie de la communauté, et le chanteur fait partie intégrante du groupe de danseurs.

Ronds et chants à répondre

Le moment où chanteurs et danseurs sont le plus liés, c’est évidemment lors des chants à répondre, qui se dansent principalement en groupe : chaînes ou rondes.

Ronds de Barbâtre, ronds de l’Ile d’Yeu, ronds d’Argenton, rondeaux… la liste est longue et le répertoire du grand Ouest notamment, en compte beaucoup (Bretagne, Berry, Poitou, Vendée…).

Le duo Corbefin-Marsac, ils chantent, ils dansent et ils expliquent tout en même temps.

Quand la danse et le chant sont liés

Certaines danses sont directement liées à la présence ou non de chanteurs. Par exemple le Branle d’Ossau se danse la plupart du temps en chaîne s’il est chanté, à deux s’il est instrumental.

Toujours dans le Béarn (Sud-Ouest), lors des différents sauts béarnais chaque type de pas a un nom, et c’est le chanteur qui dicte aux danseurs l’enchaînement.

Dani Padpe enseigne le Branle d’Ossau à Saint-Gervais 2011
Encore Corbefin-Marsac, parce que je ne m’en lasse pas

Le chanteur musicien a également un rôle de maître à danser, et pour de nombreuses danses, il dicte les figures. Si aujourd’hui les danseurs sont passés en mode “automatique”, ils sont toutefois censés attendre l’appel du musicien pour passer d’une figure à l’autre ! C’est le cas par exemple pour l’avant-deux ou le branle de Noimoutiers…

Si je mets trop de vidéos d’Emmanuelle Bouthillier, ça fait fangirl vous pensez ?
CIAC BOUM à Neuvy Saint-Sépulcre pour un Avant-Deux

La technique du chant pour danser

Maintenant que nous en savons un peu plus sur le chant traditionnel, il est temps de passer à la partie pratique. Chanter pour soi n’engage que vous, mais chanter et faire en sorte que les gens se lèvent et dansent est une toute autre affaire.

Connaître les pas de danse

Bien chanter pour les danseurs, nécessite évidemment de connaître la structure et les pas de la danse. C’est la seule manière de savoir où mettre les accents majeurs, de savoir comment donner de l’énergie au bon moment, doser la vitesse, placer les relances… 

Prenons le Rond d’Argenton par exemple, qui se danse en ronde et alterne des couplets et des répétitions, et pour les danseurs des pas latéraux et des avance-recul.

Exemple : La Rose et le Rosier, un rond d'argenton
Exemple : La Rose et le Rosier, un rond d’Argenton

Le déplacement des danseurs est clairement lié aux différentes phases du chant, d’autant qu’on invite les danseurs à répéter les couplets. Il faut savoir quand, comment, pourquoi.

Un fort joli rond d’argenton avec Shillelagh

Vous noterez que Shillelagh ne reprend pas tout à fait les couplets tel que dans mon schéma ci-dessus.

  1. Parce que ce n’est pas une règle absolue
  2. Parce qu’ils respectent le découpage de la danse, les répétitions se font exactement au même moment

… donc la danse est respectée et les danseurs ne sont pas perdus.

Il est important de comprendre les différences fondamentales des différentes danses pour pouvoir les interpréter efficacement. Par exemple si on compare une valse et une bourrée 3 temps, la différence tient-elle uniquement à la vitesse ? Doser les différents “ingrédients” qui font la danse n’est pas une chose facile, même pour les professionnels de la musique.

Le conseil de Marion : chantez en dansant et enregistrez-vous. Vous placerez naturellement les accents et les temps forts. En vous réécoutant, vous saurez comment apprendre votre chant de la manière la plus efficace.

Trouver sa voix

Pour travailler votre chant, peut-être vous inspirerez-vous de vidéos en ligne, ou aurez-vous la chance de suivre des stages auprès de chanteurs confirmés. L’avantage, c’est qu’ils auront travaillé et réarrangé le répertoire traditionnel, faisant de très jolies versions que vous aurez envie de reprendre.

Le conseil de Marion : Imiter votre artiste de référence est un réflexe naturel, mais il n’est pas nécessaire d’imiter à tout prix son style ou son phrasé. En fonction de votre niveau ou de vos capacités, vous ne serez peut-être pas capable de recréer le trémolo de votre idole, mais d’ailleurs vous n’en avez pas besoin pour faire danser les gens.

PROMIS Je ne chante pas en public tant que je ne sais pas faire du Guillaume Lopez

Chanter c’est parler

Ce qui caractérise le chant traditionnel, c’est qu’il s’apparente en réalité fort à du parlé. Le chant traditionnel s’effectue en chant naturel, c’est à dire que vous n’avez pas besoin de chanter haut comme pour le lyrique ! Chanter comme on parle, c’est aussi respecter la hauteur de notre voix et ne pas forcer. Détendez vous, et trouvez une manière naturelle de respirer.

Le conseil de Marion : à l’occasion, testez le Gavottage, une technique de chant gallo notamment enseignée par Marc Clerivet, qui remplace les paroles par des lalilalila très rythmés. Ou la turlutte québécoise, qui fonctionne elle aussi sur ce principe.

Trouver la balance entre danse et interprétation personnelle

Votre objectif est donc de faire danser les gens avant tout. La priorité c’est de donner aux danseurs toutes les clefs pour pouvoir danser, notamment le rythme. Toutes les fioritures et les effets de styles peuvent nuire à cette objectif, il faut donc en user avec parcimonie.

Comme pour la danse où la répétition permet de ménager des micro-secondes d’espace pour ajouter des expressions de style avec l’expérience, il vous faudra beaucoup de pratique pour trouver votre style personnel.

Le conseil de Marion : un chanteur de trad ne fait pas une prestation, il fait un récit en transmettant un rythme. N’essayez pas de faire joli, d’impressionner ou de compliquer les choses. Restez simple, donnez du rythme, faites danser les gens !

En chant trad, on essaye de rester simple s'il vous plait
Quand j’essaie de faire de l’art
pour toi, public

Que penser de la polyphonie ?

Peut-être avez-vous des amis qui souhaiteraient débuter le chant avec vous, et vous serez vite tenté de vous essayer à la polyphonie. C’est un exercice que beaucoup de groupes de folk d’aujourd’hui aiment tenter, de Corbefin-Marsac à Barba Loutig en passant par Cocanha. La polyphonie est un exercice compliqué qui historiquement n’existe pas pour la danse en France, vu qu’il est très difficile de faire de la polyphonie en même temps qu’on danse dans une ronde avec ses potes.

C’est donc une discipline qui s’est développée quand les chanteurs ont pris place sur une scène statique. Les arrangements aujourd’hui en polyphonie à danser sont donc des arrangements modernes.

Les références du chant trad aujourd’hui

Si avant de vous mettre à chanter vous souhaitez vous inspirer de ce qui se fait, bonne nouvelle ! Il existe de très bons artistes incontournables à écouter. Certains ayant pris plus ou moins de liberté avec l’aspect traditionnel, mais toujours dans l’idée de mettre en valeur le patrimoine chanté.

Certains artistes ont une audience qui dépasse largement les frontières du folk, ainsi on peut citer les très connus Tri Yann, Alan Stivell ou encore Malicorne, mais qui ne font pas nécessairement de la musique à danser.

Pour la danse, on leur préfèrera des artistes (pêle-mêle non exhaustif) :

  • Pour le Sud-Ouest : Corbefin Marsac, Cocanha, Nhac, Brottto Lopez, Lausa, la Base Duo…
  • Vendée-Poitou : Arbadétorne, Christian Pacher solo, les Dames de Nage, Ma Petite…
  • Bretagne : Emmanuelle Bouthillier, Planchée, Jeremie Kerno & Marc Clerivet, Barba Loutig
  • Auvergne-Centre France : Quaus de Lanla, La Machine…
  • Généraliste :Les Conteuses de Pas, Bargainatt, Bal o’Gadjo…

Impossible de faire une liste exhaustive, mais vous pouvez commencer vos recherches avec la petite playlist suivante.

Petite playlist du bonheur

Apprendre et se lancer

Vous avez saisi les enjeux du chant à danser, écouté plein de musiques, fait le plein de conseils et écouté un maximum de références, et maintenant ?

Maintenant il faut se lancer ! Marion me disait en composant cet article que bien souvent les débutants n’osent pas s’y mettre, de peur d’être ridicule ou parce qu’on leur a dit qu’ils chantaient faux quand ils étaient enfants.

Pour ceux qui souhaitent travailler le chant, il existe des stages de chant dans la plupart des festivals, et vous aurez l’occasion de travailler sur l’histoire des différents répertoires.

En France, le chant traditionnel a son festival, Bovel, qui a lieu chaque année en avril.

Une vidéo issue de l’article de Kub Web – Kultur Bretagne.

A Paris, il a son lieu incontournable : le pub irlandais le Quiet Man qui accueille des veillées chantées le jeudi soir. Notez que le lieu est tellement petit qu’il vous sera impossible de danser, mais vous pourrez y tester toutes les chansons que vous voulez, et avoir des retours pertinents et bienveillants des autres chanteurs.

On y croise même des Conteuses certains soirs

Certains festivals comme le Grand Bal de l’Europe proposeront des ateliers de composition et d’écritures de paroles. D’autres festivals comme le As Queer as folk, proposent des ateliers de réécritures de paroles. C’est bien le signe que la pratique du chant et de la musique traditionnelle est étroitement liée à la danse.

L’aparté féministe

J’en profiterais un petit aparté sur une approche un peu “militante féministe” du chant trad.

Une bonne partie du répertoire traditionnel est composé de chansons où la culture du viol, les violences, agressions, vengeances, mariages forcés sont largement représentés, ainsi que les infanticides mère/enfant.

Ce n’est pas la seule composante du répertoire traditionnel, qui contient également bon nombre de chansons féministes, chants de guerre, anarchistes ou chansons à boire. Mais clairement, ça représente un bon paquet de chansons. Il y a plein de gens que ça ne dérange pas, mais il y en a d’autres que ça perturbe, et ils.elles sont légitimes.

Appels au féminicide, merci
“Je voudrais la voir morte, et avoir son coeur iciiiiii”

Le regard que nous portons sur ce patrimoine évolue en fonction de l’époque à laquelle nous vivons, et nous avons le droit de nous interroger sur ce qui apparaissait comme “normal” par le passé.

Qu’on se le dise, il n’y a pas d’interdiction de chanter des chansons sexistes, aujourd’hui le militantisme ne va pas plus loin que de proposer des ateliers de réécritures de chansons pour sensibiliser les gens.

Si ces initiatives vous intriguent, je vous invite à lire mon article sur le festival As Queer as Folk, afin que vous puissiez vous faire une idée de la démarche de ces ateliers de réécriture, qui fait la part belle à l’étude des collectages et de la remise en contexte, et pose aussi les bases de l’écriture de textes contemporaine.

Fin de l’aparté.

Pouvons-nous chanter dans les bœufs ?

Vous aurez peut-être remarqué que la proportion de chanteurs dans les bœufs musicaux est assez réduite. C’est une question délicate, à la fois en termes de musique et de coordination entre les personnes.

Il y a plusieurs obstacles qui expliquent cet état de fait :

  • Il est difficile pour les chanteurs et les musiciens d’être sur la même tonalité
  • Il est difficile pour un musicien, même bon, de trouver spontanément une grille d’accords pour accompagner l’air que vous êtes en train de chanter
  • Il se crée une dynamique entre les musiciens, qu’il est parfois malaisé d’interrompre quand on est chanteur et qu’on veut interpréter une chanson entre deux morceaux.

Si vous avez envie de pratiquer votre chant en bœuf devant les danseurs, Marion vous conseille de vous concentrer sur le début du bœuf, le temps que les musiciens arrivent et se mettent en place.

Chant trad, chant pas trad

Finissons en précisant que dans le milieu du bal folk tout chant n’est pas trad, loin s’en faut. Aussi on retrouve bon nombre de chanteurs qui composent eux mêmes, ou font des reprises dansantes de chansons modernes.

Chant pas trad mais on leur pardonne parce que c’est super bien

Avant de m’en retourner chanter le rossignolet sauvage dans ma salle de bain, je remercie encore bien fort Marion pour son éclairage avisé et ses conseils. Chaque article sur la musique en bal folk me rappelle à quel point nous avons LA CHANCE dans ce milieu d’avoir autant d’artistes de cette qualité, d’où l’importance en période de pandémie de soutenir le milieu de la culture. Comment ? En écoutant plein de bals confinés, en participant aux cagnottes, en achetant plein de cds !

Photo de couverture : Samuel Lagneau – Marshmallow photo