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Comment être un.e prof de danse engagé.e

Depuis que j’ai décidé d’avoir une démarche de danse et d’enseignement plus militante, je rencontre de nombreux professeurs de danse sociale – hommes et femmes – qui aimeraient avoir une approche un peu plus “féministe”, engagée et respectueuse dans leur manière d’enseigner.

Il est parfois difficile de savoir par ou commencer, et comment s’auto-analyser pour découvrir les mécanismes qu’on utilise souvent inconsciemment, sans se rendre compte qu’ils sont porteurs de sens ou qu’ils peuvent être nocifs.

En plus d’être bien structurés, porteurs d’histoire et bienveillants envers mes élèves, je veux aussi que mes cours de danse soient respectueux de mon.ma co-animateur.trice.

Il est toujours bon de rappeler qu’il s’agit ici de réflexions personnelles qui tendent vers un idéal, et que je ne prétends pas être irréprochable en manière d’enseignement et d’écoute.

La structuration d’un cours à deux

Commençons par la base. Un cours de danse sociale, qu’est-ce que c’est ? En danse de couple (tango, swing, salsa, et même bal folk), c’est généralement un couple de danse qui anime un groupe, eux aussi composés de couples. La plupart du temps, les professeurs comme les élèves constituent un couple genré où l’homme guide et la femme suit.

Dans ce binôme, le professeur masculin expliquera la danse pour les guideurs, la professeure féminine expliquera la danse pour les suiveuses.

Ce n’est pas une norme absolue, on trouve régulièrement des binômes femme-femme ou homme-homme (ces derniers, je n’en ai jamais rencontré, en dehors des circuits queer). Pour le reste de cet article, je me baserais sur le schéma classique homme-femme, et les appellerais respectivement mascuprof et fémiprof.

Enseigner et abonder

L’enseignement de la danse sociale, consiste en plusieurs choses :

  • donner un contexte,
  • donner des instructions d’exercices,
  • apporter des détails et des précisions aux exercices,
  • corriger les élèves et répondre aux questions

En théorie, le couple de professeurs aura construit le cours ensemble et se sera réparti le temps de parole.

Dans beaucoup de cours auxquels j’ai assisté, le mascuprof prend généralement la main sur le déroulement du cours. La plupart de nos enseignements sont tournés vers les guideur.euses car c’est à eux de donner la direction et l’initiative des mouvements, là  où les suiveuse.eur.s ne font que “se laisser aller”.

Le mascuprof va donc donner les instructions de l’exercice, et la fémiprof va ensuite “abonder”, c’est à dire que, normalement, elle va embrayer sur des conseils pour les suiveuse.eur.s, et leur indiquer une approche personnalisée de l’exercice.

Cette répartition des tâches n’est pas un problème en soi. Malgré tout, je pense que cette organisation, si elle est systématique, peut créer un déséquilibre dans la manière dont les élèves voient leurs professeurs de danse. Elle peut notamment sous-entendre que le mascuprof gère le cours et que la fémiprof n’est là que pour assister. Ou encore que guider est plus important que suivre.

Conseil d’auto-analyse n°1 : comment est attribuée la parole au sein de votre couple de danse ? Est-ce que vous portez attention à la prise de parole de votre co-animateur ? Est-ce que votre fémiprof prend parfois la main sur les instructions et le mascuprof abonde ? Avez-vous réfléchis ensemble à la répartition du temps de parole ?

Évidemment, il y a des couples qui préfèrent que l’un donne les instructions, et que l’autre se concentre sur un autre aspect de l’enseignement (généralement observer et corriger). Il n’y a pas de règles. J’observe simplement que ce sont généralement les femmes qui se mettent en retrait, peut-être par goût, peut-être aussi par syndrome de l’imposteur ou faute d’espace.

Qui aura le dernier mot ?

Toujours dans l’idée de travailler la répartition de la parole dans le couple de danse, j’ai pu constater certaines fois la propension de certains intervenants à vouloir avoir le dernier mot.

Typiquement, le mascuprof va donner les consignes de l’exercice, la fémiprof va abonder avec des instructions pour les suiveuse.eur.s, et…. le mascuprof va rajouter une instruction ou une remarque.

C’est souvent un mécanisme inconscient, et si la femiprof est aussi dans cette optique d’avoir le dernier mot, elle va rajouter une remarque derrière, etc.

C’est gênant de plusieurs manières :

  • ça prend du temps en plus, au dépend de la pratique des élèves
  • ça renforce inconsciemment l’idée que l’un des profs a l’ascendant sur l’autre
  • Ça donne l’impression que le cours n’a pas été préparé en profondeur

Notez que je ne prétends pas que ce défaut est l’apanage des hommes, c’est clairement quelque chose qui peut être vécu des deux côtés.

Conseil d’auto analyse n2 : avez-vous déjà pensé à votre manière d’abonder ? Savez-vous donner les instructions sans rebondir sur les propos de votre partenaire ?

Intégrer l’invitation et le consentement au sein du cours

Bien souvent en cours, on oublie l’étape de l’invitation et du consentement. On part du principe que l’élève qui s’inscrit au cours donne de facto son consentement pour danser avec tous les participants. C’est à la fois plus simple et plus rapide à gérer de cette manière… pour le prof notamment.

En réalité il arrive que certain.e.s élèves mettent mal à l’aise les autres. Disons-le, certains élèves sont creepy, car la danse attire tous types de personnes, dont certaines n’ont pas les bons codes sociaux. On a parfois plus tendance à ménager la personne malaisante et à demander aux autres élèves de “faire un effort” plutôt que de régler le souci. Si un élève représente un problème, il faut qu’il le sache pour pouvoir analyser avec lui pourquoi, et pouvoir permettre une évolution.

We need to talk…

Le cours, l’antichambre de la vie en bal

Les élèves viennent au cours de danse pour apprendre des pas, mais pas que ! Consentir, savoir dire oui ou non à une danse sans dramatiser, ni se justifier, tout en restant bienveillant pour ménager les autres danseurs, voilà bien une chose difficile à faire.

Alors autant s’entraîner en cours ! C’est aussi l’occasion d’apprendre aussi un certain sens de la communauté : si je n’invite pas, alors il y a quelqu’un qui va rester sur le côté.

Le professeur de danse n’est pas juste celui qui enseigne les pas, il transmet également des normes, un sens de la communauté. Si on y prend pas garde, on peut aussi transmettre ses attentes, ses frustrations, un certain élitisme…

Ce n’est pas un sujet simple, celui d’apprendre aux gens à ne pas se forcer s’ils n’ont pas envie de danser, mais aussi à être inclusifs et ne pas être élitiste.

Pas facile à gérer quand les danseurs sont répartis sur un cercle. Conclusion : personnellement, je ne fais pas de cercle. Les élèves se répartissent comme ils veulent dans la salle et dansent avec qui ils veulent, sans que je les commande.

Les danses dégenrées par l’exemple

Vous l’aurez noté, je suis pour la danse dégenrée.

C’est super de dire aux élèves qu’ils peuvent danser avec quelqu’un du même sexe ou changer de rôle, mais si les professeurs ne le font pas alors les élèves ne le feront pas non plus spontanément (sauf cel.le.ui qui y tient beaucoup).

En tant que femme, je me sens beaucoup plus légitime à parler de danse dégenrée quand j’enseigne aux guideurs ou que je fais la démo en guidant. C’est d’autant plus fort si je guide un homme.

Autant que possible, je vais m’associer à des partenaires hommes ou femmes qui maitrisent les deux rôles.

Ne pas se focaliser uniquement sur les guideurs

C’est globalement le problème de nos enseignements, ils sont tournés vers les guideurs. C’est la première indication qu’on va donner, voire la seule dans certains cours. Ça met dans la tête des élèves, et même des professeurs, que guider est plus difficile que suivre.

Conseil d’auto-analyse n°3 : prenez trois minutes pour y réfléchir, “est-ce que vous pensez vraiment que guider est plus compliqué que suivre ? Si oui, pourquoi ?”

Il faudrait donc pour être égalitaire, que nos cours soient adressés à 50/50% aux guideurs et aux suiveurs. Ça voudrait dire par exemple

  • Réellement théoriser les rôles de guider et suivre, afin de l’intégrer clairement dans un cours
  • Donner de vraies instructions aux suiveuses et pas juste abonder
  • Enseigner une écoute partagée de la danse

Ne pas imposer son mode de pensée

C’est peut-être l’une des parties les plus difficiles pour moi, celle de se forcer à ne pas imposer son point de vue aux élèves. Pour moi, la danse dégenrée va de soi, mais il n’en est pas de même pour tous.

Si votre cours est Equaly Lead and Follow (ELF), alors les participants ont explicitement acceptés de changer de rôle. Si ce n’est pas le cas, alors il faut respecter la volonté des participants de ne pas essayer l’autre rôle.

Enseigner seul.e

L’avantage quand on enseigne seul.e, c’est évidemment qu’il n’y a pas de problématique de partage du temps de parole avec le partenaire. 

Pour moi, enseigner seul.e signifie que vous maîtrisez les deux rôles en social. Si ce n’est pas le cas, alors vous n’êtes pertinent que pour la moitié des élèves présents, et ceci – je trouve – n’est pas la meilleure configuration.

Enseigner seul.e signifie également que pour illustrer certains propos, vous devrez faire appel à des élèves présents dans la salle.

Dans l’idée de promouvoir la danse dégenrée par l’exemple, il est tout a fait possible de faire appel autant à des hommes qu’à des femmes, et donc : 

  • demander à des femmes de vous guider
  • demander à des hommes de vous suivre

Si votre cours n’est pas ELF, ça peut représenter un petit obstacle…

Demander le consentement de l’assistant.e

Quel que soit le genre ou le rôle de votre assistant.e, vous ne pouvez pas demander à vos élèves de travailler le consentement sans que vous ne fassiez de même.

Dans tous types de cours, les professeurs devraient demander le consentement à leurs élèves avant de montrer quelque chose au groupe. Et être prêt à ce que la personne refuse.

La place de l’assistant.e régulier

Parfois les professeur.e.s solo ont un.e assistant.e régulier qui vient chaque semaine aider à faire les démonstrations. En théorie ces assistants n’ont pas contribué à la construction pédagogique du cours (sinon ce sont des coanimateurs).

En terme de gestion du cours la place de l’assistant n’est pas toujours des plus confortable : il.elle n’est pas officiellement professeur, et pourtant les élèves sont susceptibles de lui demander de l’aide ou des retours. Dans ce cas je trouve important, par respect pour la personne, qu’il soit convenu clairement son rôle et ce qui est attendu de lui.elle, et d’être sûr que cette personne partage vos valeurs.

Paroles de prof de danse

Il existe de multiples ressources pour les professeur.e.s de danse qui souhaitent se renseigner sur les différentes techniques d’animation de groupe. Blogs, sites ou groupes d’échanges sur l’enseignement, c’est en apprenant chaque jour auprès de personnes mieux formées que nous, que nous nous enrichissons.

Enseigner la danse n’est pas une mince affaire, quand il s’agit d’enseigner les pas, le contexte, le rythme, la musique, de promouvoir le consentement, la bienveillance, la danse dégenrée … tout en restant léger et patient ! Ce n’est pas facile de gérer à la fois sa prise de parole avec son.sa coanimateur.trice, le groupe, les retours individuels et prendre du temps pour la personne en manque de coordination qui ont besoin d’attentions particulières.

Si vous avez des idées d’animation, de thèmes ou de prises de parole qui peuvent aider les professeurs ou organisateurs de danse sociale à développer le consentement et l’apprentissage bienveillant, n’hésitez pas à m’en faire part sur cette page.

Bonne chance à tou.te.s !