As Queer As Folk - Chloé Sutter

Immersion en festival de danse féministe

Il y a quelques mois j’ai vu passer une alerte dans ma tablette : l’association As queer as folk de Nantes a décidé d’organiser un festival autour de la danse dégenrée !

Qu’est-ce qu’un festival de danse féministe ? Bien évidement c’est un évènement de danse, mais où au final la danse sociale arrive un peu au second plan derrière des animations qui visent la prise de parole autour des pratiques de danse dégenrée et du féminisme.

L’événement se déroulait dans la banlieue nantaise du 16 au 18 octobre, et nombreux sont les gens intrigués autour de moi mais n’ayant pas pu se déplacer. Pour vous tous et toutes, voici comment j’ai perçu l’événement !

Chloé Sutter – As queer as folk

Notez les splendides illustrations de Chloé Sutter !

Queer et féministe, késako ?

As queer as folk (AQAF) est un collectif queer et féministe nantais qui organise régulièrement des ateliers de danse trad au milieux LGBTIA, queer, féministes et universitaire.

Dans de nombreux types de danse, notamment au tango argentin ou des danses de salon, les danseurs LGBTIA constituent une communauté séparée où les danses dégenrées sont la norme, où on s’affranchit plus volontiers des normes sociales classiques liées aux genre et à l’invitation, et où les personnes LGBTIA ne sont pas en danger ou obligées de se justifier perpétuellement. Ces évènements sont généralement étiquetés « queer ».

L’événement proposé par AQAF se veut inclusif de tou.te.s les danseur.se.s, hétéros comme LGBTIA, mais avec des règles sociales résolument ouvertes à l’instar de ce qui se déroule dans les communautés de danse queer.

« Nous avons organisé des ateliers de danses traditionnelles « queer », mais aujourd’hui nous voulons aller plus loin : populariser la danse dégenrée dans les deux milieux. L’objectif est de populariser les danses traditionnelles chez les danseur.se.s LGBTIA et promouvoir la danse dégenrée chez les danseur.se.s de folk. Nous voulons proposer un évènement qui est clairement ouvert aux deux publics. »

Elzéard de la part du collectif As Queer As Folk

La danse dégenrée, on le rappelle, c’est l’idée de ne pas attribuer « de fait » les rôles de guideurs aux hommes et de suiveuses aux femmes. C’est pouvoir attribuer les rôles de danse à n’importe qui en fonction de son envie, et peu importe qui danse avec qui : homme-femme, femme-femme, homme-homme, et de laisser tranquille les gens qui ne souhaitent pas se définir…

Au folk il n’existe pas à ma connaissance de communauté parallèle spécifiquement queer. Le milieu du bal folk en lui même est – je trouve – plutôt bien placé en terme d’ouverture, de tolérance et de danses dégenrées comparé aux autres danses que je pratique.

Toutefois, comme j’en parlais dans Quels causes féministes dans la danse sociale, tout n’est pas toujours rose non plus et AQAF proposait justement de travailler sur les sujets qui fâchent en plus de danser comme des petits foufous.

Ateliers de danses collectives et de coguidage

Comme dans tout festival, impossible d’assister à tous les stages – ils étaient d’ailleurs rapidement complets et je n’ai d’ailleurs pas pu assister à l’atelier de consentement dans la danse- mais sachez que cinq ateliers étaient organisés pendant la journée, moitié ateliers – discussions (j’y reviendrais), moitié danses.

Le programme As Queer as folk 2019 !

Le stage de coguidage animé par Ellwen

Je trouve fort intéressant d’orienter les stages de danses sur des pratiques de guidage alternatives comme le coguidage, qui permet de sortir des rôles de guideurs et guidées pour expérimenter à deux l’écoute et le partage dans la danse.

Le coguidage en danse de couple, consiste à effacer les deux rôles et à participer tous les deux à part égale au pilotage et à la musicalité du couple. Pour en avoir animé moi même, je trouve que le coguidage amène les danseur.seuse.s vers une réflexion intéressante sur des questions fondamentales de la danse de couple :

  • En quoi consistent les rôles de guideur.se et de suiveur.se ?
  • Qu’est ce que l’écoute ?
  • Peut-on trouver un équilibre où personne ne guide ni ne suit, ou sommes nous dans une alternance perpétuelle entre guider et suivre ?

Au delà du bénéfice de ne pas avoir de rôle assigné, c’est tout à fait complémentaire à la pratique « classique » du guideur-suiveur et le niveau technique et d’écoute à atteindre est tout bonnement formidable.

Les avants deux de Bretagne

Le stage de danses de haute-Bretagne, c’est aussi l’idée qu’en favorisant les danses collectives on va inclure plus facilement les débutants, valoriser le patrimoine local, mélanger les personnes et initier des rencontres.

Nous voulons également minimiser les danses de couple et fédérer tout le monde autour des rondes et des chaînes. Les questions liées au genre y sont moins présentes, et ça nous permet aussi d’éliminer les problématiques sur la proximité et le caractère intime ou sexy des danses de couple qui peut mettre mal à l’aise certaines personnes »

Elzéard de la part du collectif As Queer As Folk

C’est une très bonne chose à mon sens de faire rentrer dans les esprits que danse dégenrée ne rime pas qu’avec « danse de couple n’importe quoi pour hippie » mais peut bel et bien s’intégrer avec des danses régionales et une certaine rigueur traditionnelle.

Ateliers féministes

Qu’est ce qui fait la différence entre un festival de folk normal et un festival féministe ? C’est ce temps qu’on va utiliser pour parler des problématiques féministes comme la culture du viol et la lutte contre les discriminations, c’est l’espace du bal qu’on va exploiter avec des posters, avec de la documentation, pour faire de la pédagogie et de la prévention. C’est également des médiateurs bénévoles, identifiés et à disposition pour parler de ces problématiques, celles du monde extérieur et qu’on retrouve dans les communautés de danse.

Temps d’échanges autour des pratiques de danse sociale

La matinée du festival était dédiée à un temps de rencontres et d’échange ouvert autour de la danse sociale afin de débattre ensemble de ce qui peut poser soucis – ou pas – dans nos espaces de danse. Cet atelier en deux temps, divisait les participants en quatre petits groupes, tournant autour de quatre pôles et donc quatre thématiques :

  • l’invitation
  • l’espace du bal
  • la danse
  • l’enseignement

Le premier tour permettait aux danseurs de poser les problématiques tirées de leur expérience personnelle. Un deuxième tour permettait ensuite de lister les différentes solutions que les danseurs, organisateurs ou professeurs peuvent mettre en place pour répondre à ces problématiques.

Je ne listerai pas toutes les problématiques énoncées, d’autant AQAF prévoie de diffuser une restitution des échanges.

En revanche, j’ai trouvé fort intéressant que les participant.e.s à cet atelier proviennent d’univers différents et pas uniquement du bal folk. Tango, swing, danse contemporaine… différents univers se sont côtoyés.

Certains constats sont alarmants, notamment des témoignages similaires à ceux qu’on peut trouver sur Parquets Glissants, et concernant la danse dégenrée il reste encore du chemin à faire : danseurs et danseuses physiquement remis.e à leur place quand ils échangent de rôles, hommes qui refusent de tenir la main d’autres hommes sur les danses collectives, hésitations à demander à un autre homme de guider ou de suivre, lassitude à devoir répéter encore et encore « non, je ne fais pas l’homme, je guide »…

D’un autre coté, l’aspect solutions a permis de lancer pas mal d’idées pour faire avancer les choses, et beaucoup de ces idées existent déjà dans les bals et les festivals que je rencontre : l’opportunité d’en parler, les pédagogies qui évoluent, les affiches de prévention sur les murs, les incitations à la danse dégenrée, les care teams – ces personnes à disposition pour faire remonter toutes les situations d’inconfort, les taxi-danseurs pour aider les débutants à mieux s’intégrer… Autant de petites innovations qui font peu à peu leur chemin et qu’on va bientôt retrouver plus fréquemment.

Réécriture de chansons

Voici un thème qui vous fait lever le sourcil, je le sais. Il y a quelques mois j’avais déjà entendu parler d’ateliers de réécriture à l’occasion du Mondial de Tango de Buenos Aires, où le collectif mft – movimiento feminista de tango avait dénoncé l’apologie du féminicide dans certaines grandes chansons de l’âge d’or du tango, et proposé des ateliers de réécriture.

Ce type d’initiative génère souvent incompréhensions et plaintes, allant de « encore de la censure féministe » à « il n’y a plus de respect pour notre patrimoine ». J’ai toujours été intriguée et assez surprise que le thème de la réécriture provoque des réactions d’outrage plus vives que les mains aux fesses et les moult situations gênantes que les femmes peuvent rencontrer en bal. J’étais donc particulièrement impatiente d’assister à cet atelier pour voir enfin de quoi il retourne.

Réécriture oui, mais..

Première question, pourquoi des personnes souhaitent-elles réécrire des chansons ?

Je suis moi même assez peu gênée par les paroles des chansons. La moitié du temps je n’écoute pas, et l’autre moitié je suis bien convaincue qu’elles appartiennent à un passé fort révolu (ah oui?). Un premier temps d’échange nous permet de constater que dans notre répertoire de chansons traditionnelles, il existe tous types de chansons. Bien sûr, toutes ne posent pas problèmes et les thèmes sont très variés.

Certaines de ces chansons se voulant porteuses de morale patricarcale, avec plus ou moins de succès, plaçant les femmes comme objet de désir ou derrière le fourneau, avec quelques cas récurrents :

  • la belle cherche un mari (ou on en cherche un pour elle)
  • la mie est en réalité fort jeune (14 ans quoi)
  • souvent mariée à un homme âgé, un marin, ou un homme qui passait par là
  • si pas d’accord, elle sera mise au couvent
  • éventuellement violée en allant au champ, au marché, à la rivière
  • tuée sans raison apparente par leurs amants, leurs pères, leurs frères ou leur belle-mère (!)

Source : Sylvie - Neurchi de folk
Meme de Sylvie Eigenmann / Neuchir de folk

Dans les chansons à répondre, nombreuses sont aujourd’hui les personnes qui trouvent la musique entrainante, la danse sympa, mais gênées de chanter à tue-tête que Jeannette s’est faite choper dans un coin en allant faire les foins.

Un processus qui met en avant le collectage, l’analyse du contexte et du texte

Cet atelier de réécriture se déroulait comme suit :

  • Apprentissage de la danse concernée
  • Écoute de la version collectée
  • Écoute de la version réinterprétée par un groupe actuel
  • Analyse du texte
  • Comparaison avec nos valeurs actuelles
  • Proposition de nouveaux textes et comment en faire une chanson à danser

On peut penser ce qu’on veut de la réécriture des paroles, mais c’est la première fois qu’on me fait travailler sur la notion de collectage et le travail d’arrangement réalisé par les groupes. Dites-vous bien qu’en tant que danseur.se, nous sommes des acteur.trice.s passifs, consommateur.trice.s de danses si bien que, souvent, nous n’écoutons pas les paroles, et nous nous renseignons encore moins sur l’histoire de la chanson entendue en bal. A moins d’être musicien.ne, nous n’avons aucune approche musicale.

Dans cet atelier nous avons analysé les paroles du collectage, et comparé à celles de l’arrangement moderne. Et le constat est là : il y a déjà des différences au niveau des paroles. La base collectée n’est peut-être déjà pas la même, certaines strophes ont été reprises et pas d’autres, certains mots peuvent avoir été changés… Sachant que le collectage, c’est déjà le souvenir d’une personne, donc sujet à changements et erreurs. Bref, la musique est vivante et pour une chanson donnée, il en existe déjà plusieurs versions.

Autre constat, ces collectages et ces versions arrangées officielles, elles existent, en live, en vidéo, en cd… Elles continueront à être jouées et écoutées. Bref, leur existence n’est pas menacée par un groupe de filles qui va travailler dessus et proposer une version alternative.

Le travail de réécriture

Le travail de réécriture commence par ce constat : les paroles représentent des mœurs qui ont changé depuis, et nous les voyons aujourd’hui par le prisme de notre actualité. Ce qui était normal hier est plus ou moins choquant aujourd’hui.

Dans le cas présent, est-ce que je souhaiterai que mon personnage voit ici sa fin différente, émancipée, heureuse, pleine de possibilités ? Ou est-ce que je veux inventer une histoire moderne qui serait véritablement le reflet de mon actualité ?

On est ici dans un processus d’écriture, accessible aux danseurs, même s’ils ne sont pas musiciens et n’ont pas la chance d’accéder à des ateliers tels que l’écriture de chansons originales « Atelier d’écriture sur airs à danser » de Najar et Gregory Jolivet au dernier Gennetines. Car au-delà de faire danser les gens, une chanson à danser est le reflet d’une époque, et si je devais écrire une chanson aujourd’hui, qu’est ce que j’y mettrais ?

Pour finir sur la réécriture de chansons, je pense que c’est une très grande force pour le milieu de folk que de pouvoir mener ce genre de travaux. Notre communauté est très proche de ses musiciens, très liée à la notion de musique live, de préservation de patrimoine qui pousse les individus à collecter des chansons, et les groupes à mener leur propres arrangements. Les ateliers de réécritures permettent d’associer les danseurs à ce processus, et d’en faire un acte – non pas de censure – mais d’étude et d’interprétation. Un travail sociologique qui d’ailleurs s’est fait en tous temps et sur tous les sujets.

Questions et conclusions

Les composantes d’un festival de danse féministe

Vous l’aurez compris, un festival de danse féministe c’est un événement qui affiche clairement ses règles sociales basées autour du respect de tous les publics, des rôles de danse dégenrés, comprenant des ateliers de réflexion et de prises de paroles autour de la place des femmes dans la société.
Un festival féministe, c’est aussi une attention prêtée à la représentation des femmes et des personnes queer dans les artistes et les intervenant sollicités.

Je suis repartie avec de la lecture

On a pas seulement voulu faire de la place aux femmes, nous nous sommes fixés un objectif d’au moins 50% de femmes et de personnes queers parmi les artistes, la sonorisation et les intervenant.e.s

Elzéard de la part du collectif As Queer As Folk

Le festival comptait aussi un stand de livres et fanzines engagés Les Dévoreuses – Bibli Féministe de La Trousse à Outils, une énorme espace d’affichage pédagogique de Chloé Sutter, et des paillettes, beaucoup de paillettes !

Danseur mâle cisgenre hétéro, ou es-tu ?

Ce que je ressors des ateliers auxquels j’ai pu assister, c’est un constat assez sans surprise que le sujet mobilise avant tout des femmes, les personnes non binaires et les personnes LGBTIA. Autour de la table, peu d’hommes hétéros (même si je ne passe pas mon temps à courir derrière les gens pour leur demander leur orientation).

Comme souvent, les personnes les plus mobilisées sont celles les plus concernées. J’espère qu’à l’avenir ce type de discussion pourra également avoir lieu sur des évènements plus « généralistes » pour que le panel de personnes interrogées soit plus grand.

Rendons hommage toutefois à ceux qui ouvrent la voie, construisent des modèles d’ateliers et expérimentent sur le sujet.

Un bal folk dégenré, est ce que ça change d’un bal folk normal ?

On m’a fait régulièrement remarquer que le bal folk est déjà un espace assez ouvert et tolérant, qui permet déjà de danser dégenré, et qui plus est, ça n’est pas nouveau ! D’où la question « est-ce que ça change vraiment quelque chose par rapport à un bal normal ? »

C’est peut-être juste mon état d’esprit sur le moment qui était différent, mais je dirais personnelement OUI.

Le fait que la danse dégenrée soit la règle préalable à toute invitation, et qu’on soit dans un espace sans séduction, et que tous les participants ont accepté les mêmes règles de vie m’a vraiment libérée dans mes interactions et mes invitations. C’est le même bal folk, mais avec un poids en moins, celui de ne pas avoir à me justifier.

Pouvoir inviter un homme à danser pour le guider, inviter n’importe qui et échanger sur qui va guider ou suivre, ça m’a donné envie d’inviter tout le monde, d’autant plus que je connaissais fort peu de personnes.

As Queer As Folk - Chloé Sutter
As Queer As Folk – Chloé Sutter

Il reste du travail à mener

Et oui, pour ça du travail il en reste : ouvrir les évènements à un public plus varié tout en restant le plus proche du trad possible, faire le tri entre les bonnes initiatives et les mauvais réflexes, et pourquoi pas proposer des bals métissés comme le voulait l’affiche (mais peu traduit dans la réalité), améliorer la communication avec les personnes, faire de la pédagogie encore et toujours…

Je finirais en remerciant vivement l’association As Queer as Folk pour sa très belle initiative, qui pose plein de nouvelles questions et permet aux danseurs de se poser pour réfléchir ensemble sur les composantes de leur communauté et leur mode d’intégration.

Petit à petit, les festivals de danse mettent à l’honneur des pratiques de danse différentes et invitent les danseurs à réfléchir à leur environnement. C’est le cas d’As Queer as Folk qui a axé tout son évènement sur le sujet, mais on peut en citer d’autres comme plusieurs stages à Gennetines autour du respect du corps et du consentement, les évènements « Neo-Trad: Folk, Feminismo y Baile » organisés par Folqué ? à Madrid…

Un grand merci à l’équipe d’As Queer as Folk et à Elzéard pour ses explications, ainsi qu’à Anne et Marion mes fidèles relectrices !

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