C’est trad ou c’est folk ?

« Non mais en fait, c’est quoi la différence entre le trad et le folk ? »

C’est la question récurrente des néophytes ou mes proches non danseurs, après que je leur ai fait l’éloge des 10 raisons pour lesquelles ils devraient danser le bal folk.

Après plusieurs années dans le milieu, dont quelques unes à me laisser vivoter sans me poser de questions sur ma pratique, force est de constater que la notion reste floue pour plein de monde. Pendant longtemps je ne me suis pas souciée des mécanismes qui ont abouti aux bals d’aujourd’hui, qui mixent à la fois bourrées d’Auvergne, mazurka polonaise, polska suédoise et bien d’autres.

Je réponds souvent à cette question d’une pirouette mêlant un truc cool, à base de “danses folkloriques” et “musique traditionnelle”, mais avec certaines danses qui ne sont pas folkloriques, sur des musiques qui ne sont pas toutes françaises, avec des pas qui ne sont pas trad … Tentative d’explications rationnelles.

PRÉCISION : la réponse apportée ci-dessous est une version structurée mais à peine plus complète que la réponse que je donne à l’oral. Il s’agit bien des premiers éléments de réponse à une question naïve, et pas un essai ou un livre sur le sujet. Choses qui, vous le verrez, ont déjà été faites par des personnes bien plus compétentes et documentées que moi. Cet article n’est donc qu’une rapide schématisation pour les danseurs du dimanche.

Folklorique

Qui est relatif au folklore, science des traditions, des usages et de l’art populaires (d’un pays, d’un groupe humain).

Etymologie : Emprunté à l’anglais. folk-lore mot composé des deux termes saxons folk « peuple » et lore « savoir, connaissances, science » et proposé en 1846 par Ambrose Merton pour désigner ce qui était alors appelé Popular Antiquities ou Popular literature (NED s.v.).

Traditionnel

Qui est fondé sur la tradition, sur un long usage. Qui est passé dans les habitudes, dans l’usage.

Etymologie : du latin « traditio » « acte de transmettre », du verbe « tradere » qui signifie  » faire passer à un autre, livrer, remettre », le fait de donner à travers le temps / les générations, de remettre, de transmettre à quelqu’un d’autre ».

Comme on le voit dans les définitions ci-dessus, la différence entre traditionnel et folklorique est déjà plutôt floue, et certains en déduisent naturellement que c’est la même chose. Et effectivement, dans les bals trad / folk aujourd’hui, on peut utiliser l’un ou l’autre des termes indifféremment.

Ciac Boum version bal folk
Ciac Boum version bal trad

A travers ces définitions, je dirais pour ma part qu’on peut classer d’un côté ce qui est traditionnel a un lien avec l’histoire / la temporalité, et ce qui est folklorique avec ce qui est populaire / remporte une adhésion sociale. Et donc que si les danses traditionnelles sont toutes folkloriques, les danses folkloriques ne sont pas toutes traditionnelles.

Différencier le trad du folk

Le bal folk d’aujourd’hui est composé de danses qu’on peut répartir en quatre groupes :

  • des danses de tradition régionales et paysannes françaises
  • des danses de couples ou des quadrilles issus de la haute société fin 19e / début 20e siècle
  • des danses de tradition régionales et paysannes étrangères
  • des danses de création contemporaines

Les danses traditionnelles paysannes issues de régions françaises

Illustration creactiviste
Illustration creactiviste
Auvergne pittoresque, via Geneanet
Auvergne pittoresque, via Geneanet

La plupart des danses que nous trouvons en bal folk sont les héritières de la tradition paysanne : bourrées, sauts, rondes chantées…

Différentes sources historiques, que ce soit de différents écrits historiques (Georges Sand par exemple), ou des différents travaux de collectage réalisés dans les campagnes françaises dans la première moitié du 20e siècle documentent ces musiques et ces danses. Toutefois, plus on remonte dans le passé, plus notre savoir est partiel car la transmission du patrimoine musical a généralement été transmis oralement, et appris par coeur et à l’oreille par des générations de musiciens, et la danse transmises par imprégnation, un apprentissage spontané et mimétique.

La société paysanne dans laquelle ces danses sont nées n’existent plus, elles ont disparu au fur et à mesure de l’industrialisation et de la désertification des campagnes françaises, et des deux guerres mondiales.

Les travaux de recherche et les collectages auprès des anciens a permis de sauvegarder une petite partie de ce savoir. Ces connaissances sont travaillées, réinterprétées et enseignées auprès de danseurs grand public venus de tous horizons, c’est ce qu’on appelle le revivalisme.

Le revivalisme – ou revival – c’est la récupération des danses traditionnelles par d’autres catégories sociales que celles qui les ont élaborées. Ce nouveau public de la danse traditionnelle – bourgeois, citadins, mais aussi agriculteurs de la société industrielle – a comme caractéristique essentielle de rassembler des gens qui ont le choix entre faire de la danse traditionnelle ou danser autre chose. La danse traditionnelle n’est pour eux qu’une discipline de loisir qu’ils ont choisie, parmi d’autres qu’ils auraient pu choisir à la place (jazz, rock, danses de salon, claquettes, ballet classique ou moderne, flamenco, etc. ).

La danse traditionnelle en France, d’une ancienne civilisation paysanne à un loisir revivaliste – par Yves Guilcher, FAMDT

Il faut également savoir que le bal folk aujourd’hui est un bal généraliste. Nous ne nous concentrons pas sur une région en particulier, mais nous prenons les danses les plus connues de chaque région.

En général, on va avoir des bals plutôt généralistes, présentant des danses devenues communes à tout le monde (scottish, cercles circassiens, valse…), et en fonction du groupe et de ses racines, une empreinte plus ou moins régionale. Un groupe qui ira sans distinction reprendre un peu de tout sans empreinte particulière sera considéré simplement comme « folk ». S’il « transforme » les danses qu’il propose avec des influences extérieures, on dira qu’il s’agit d’un groupe « néo folk ».

mais si c’est simple

Les danses de salon fin 19e / début 20e siècle

Autant certaines danses du bal folk sont issues de régions bien particulières, autant on retrouve en bal folk certaines danses de la haute société / danses de salon qui se sont diffusées vers le terroir et appartiennent donc plus ou moins à tout le monde : les valses, mazurka, polka et scottish.

Certaines danses de groupes, ou mixers, proviennent également de cette époque, comme le cercle circassien ou la chapelloise, mais n’ont été introduits en bals folk que dans les années 70.

Illustration creactiviste
Illustration creactiviste

Les danses de tradition régionales et paysannes étrangères

Depuis une trentaine d’années maintenant, de nombreux festivals comme Gennetines, le Grand Bal de l’Europe, ont à cœur de s’ouvrir à d’autres danses que celles de tradition purement françaises. C’est ainsi que la Polska suédoise a gagné une popularité certaines dans les bals folk, et que vous pourrez aussi trouver des stages de danses portugaises, grecques, israéliennes, brésiliennes…

Les danses de création contemporaines

Depuis 1970 et le courant revivaliste, certaines danses collectées ont été adaptées et revisitées puis enseignées en festival, jusqu’à ce qu’on les considère 30 ans plus tard comme faisant partie du répertoire trad.

C’est dans les années 70 qu’apparut «le bal folk» (Annexe 5) ainsi que les nouvelles danses que l’on trouve dans celui-ci, notamment le répertoire venant d’Angleterre comme le cercle circassien, la chapelloise, la cochinchine etc. Ces danses ont été apportées par Miss Pledge qui s’installa à Paris en 1926 et qui enseigna les danses populaires et traditionnelles anglaises. A sa mort, en 1949, certains de ses élèves reprendront son enseignement jusqu’à la fin des années 60 et nous retrouverons parmi eux un certain Jean-Michel Guilcher, ce qui permet de comprendre comment ces danses ont été intégrées au bal folk.


Extrait de Musiques traditionnelles : enseignement et enjeux, de Renaud Hibon, CEFEDEM 2009-2011

Depuis plus de 30 ans, les musiciens de folk comme les danseurs, font preuve d’une incroyable créativité. Les musiciens se professionnalisent, les influences extérieures se multiplient et la danse sociale étant en perpétuelle évolution, nos manières de jouer et de danser la musique ont évolué, parfois en transformant une danse jusqu’à en créer une nouvelle, parfois en créant de nouvelles danses à partir de rien.

C’est pas exemple le cas de la Gavotte de l’Aven / Gavotte de l’Aven Caresse / Gavotte de Grenoble, qui est issue de la Gavotte de l’Aven bretonne et qui est une création de ces dix dernières années.

D’autres danses, comme la mazurka, se sont transformées sous un effet romantique / chamallow. Ces nouvelles danses, la manière de les jouer, voire les instruments différents que les musiciens utilisent, sont souvent désignés par le terme néo folk, et où l’aspect traditionnel passe un peu au second plan.

Savoir se situer

Ce qu’il est important de situer quand on commence à apprendre les différentes danses, c’est pour chacune de quelle région (ou pays) elle est issue, et dans quelle temporalité.

Pour chacune de ces danses, il y a plusieurs éléments auxquels porter attention :

  • la musique : quelles sont les sources du morceau, qui a fait l’arrangement, d’où proviennent les paroles…
  • les instruments utilisés, sont-ils d’époque ou modernes
  • les pas de danse, qui peuvent varier en fonction de la région, mais aussi du village
  • l’élan postural, la technique corporelle, qui peut également varier en fonction de la région

Donc, pour faire véritablement de la danse « traditionnelle », faudrait-il à la fois avoir les bons pas, la bonne posture, mais aussi danser sur de la musique traditionnelle, interprétée avec les bons instruments ?

Vers une danse traditionnelle grand public

Près de 6000 personnes à Gennetines cette année, un film long métrage nommé aux Césars, des festivals internationaux dans tous les pays d’Europe, des gros bals à plus de 1000 danseurs sur les parquets…

On ne peut pas nier que le nombre de danseurs non issus du terroir est en train d’augmenter, alors que de l’autre coté la tradition paysanne a disparu. La pratique de la danse entre paysans du cru n’existe plus, et il y a davantage de danseurs ignorants que de gens qui savent.

Avec le temps, on est passés d’une pratique sociale de village – microcosmes isolés les uns des autres – à une pratique de loisir de moyenne ampleur dans les années 70, et maintenant à un loisir tendance de grande envergure. Les moyens professionnels et techniques ont également suivis : musiciens professionnels, techniciens son et lumières, beaux parquets…

Avec la popularisation de la pratique, et les groupes de musique qui proposent des bals de plus en plus généralistes se pose le problème de la transmission des connaissances. Je me suis rendue compte qu’il y a un clivage entre certains danseurs savants et les danseurs du dimanche, et je pense qu’elle est précisément liée à cette question.

Le danseur savant – n’y voyez pas de jugement négatif – (qui peut indifféremment être un danseur / organisateur / musicien) va reprocher au folkeux du dimanche sa méconnaissance de la technique, de l’histoire des danses, de sa maîtrise des pas. La relative simplicité des pas des danses folk fait que les gens ne sont pas obligés d’aller en cours pour apprendre. Là où historiquement les danseurs apprenaient par mimétisme dans leur communauté, aujourd’hui cet apprentissage « sur le tas » mène un à-peu-près qui appauvrit la technique de danse, accentue la perte de la culture à la base de notre pratique, et une ignorance générale.

Le savant n’aime pas qu’on recule au rondeau en couple

En bref, les gens font de l’à-peu-près et ça énerve les gens qui savent.

Un grand besoin de bienveillance

Autant je comprends le ressenti parfois négatif des personnes très renseignées du milieu face à l’ignorance ambiante, autant je suis personnellement très sensible aux jugements de valeurs et aux discours d’entre-soi qui fleurissent parfois. Pour moi, la bienveillance et la pédagogie sont la meilleure réponse pour un bon développement de nos scènes de danse.Vous l’aurez constaté, mes propres connaissances sur la question sont limitées. Un blog n’est pas un ouvrage de référence, ni le fruit d’une recherche scientifique. Ce n’est qu’un chaînon pour inciter doucement les gens à se renseigner, et en faisant ça je m’instruis moi même.

On débarque rarement dans le bal folk passionné par les différentes formes de bourrées du Berry. Il y a des choses qu’il faut apprendre à apprécier.

Valoriser le travail de recherche

L’évolution de la danse sociale traditionnelle à travers les époques, un sujet passionnant, qui appartient au domaine de la recherche ethnomusiclogique, du collectage, et de nombreux travaux ont été réalisés sur le sujet.

De nombreux spécialistes, institutions et associations se sont penchés sur le sujet, et vous verrez régulièrement leurs noms apparaître sur des ouvrages et des conférences. Comme point de départ à vos futures (je n’en doute pas) recherches sur le sujet, s’il fallait n’en citer que trois, commencez par les membres de la famille Guilcher, notamment Jean-Michel Guilcher et son fils Yvon Guilcher qui ont mené les premières grandes enquêtes sociologiques et collectages dans les années 70, ainsi que Pierre Corbefin qui a « découvert » la mazurka moderne.

Évidement, ils sont nombreux ceux qui ont recherché, publié et enseigné le fruit de leurs recherches.

Atelier Danse Populaire – Conférence d’Yvon Guilcher à Voiron 2018

Construire nous mêmes le bal folk de demain

J’ai un grand respect pour le « trad », mais n’étant pas née dans le milieu, j’ai également une grande appétence pour le « néo », comme beaucoup des nouveaux danseurs qui arrivent sur nos scènes de danse.

En plus de ces innovations de la danse et de la musique, de nouvelles normes sociales se sont créées. En effet aujourd’hui, les bals folk sont de plus en plus dégenrés, et on parle de plus en plus de consentement, de qualité de la connexion et de respect du corps de l’autre, de techniques de guidage, de musicalité…

A mon sens dans notre société moderne, il faut que nous apprenions à faire le tri entre la connaissance de notre milieu et de son histoire, ce que nous souhaitons en garder, ce qu’il faut promouvoir, et ce que nous souhaitons faire évoluer.

L’idéal serait même d’arrêter de prendre le trad pour taper sur le néo. On peut aimer les deux et se former aux deux aspects. Personnellement, j’aimerais un bal folk où on respecte la pratique et le niveau des autres, et où on promeut l’étude et la maîtrise de la danse.

Plus ou moins trad, une interprétation personnelle

Dans le grand débat qui fait rage, il y aura autant d’opinions que de personnes. « Je n’écoute que du trad » s’oppose souvent à « Je suis plutôt néo« . Mais savez-vous réellement ce que vous écoutez ??

C’est le moment de comparer nos ressentis ! Si vous avez bien lu cet article, alors vous savez qu’aucun des groupes suivants n’est « véritablement » trad, mais mettez cette idée en sourdine, écoutez cette sélection de groupes du moment, et à l’oreille, où mettriez-vous le curseur trad/pas trad ?

Ciac Boum
Face à phasmes
Naragonia
Dour/Le Pottier Quartet
Mister Klof
La Base Duo
Laüsa
Brotto Lopez
Cocanha

La Forcelle
Duo Tanghe Coudroy
La Machine
Bargainatt
Re-Fût de Chêne
Duo Artense
Lucas Thébaut Solo
Flor de zinc
Blowzabella
Parasol
Les Conteuses de pas

Aller plus loin – bibliographie

Vous l’aurez compris, les mécanismes qui ont fait naître le bal folk d’aujourd’hui sont complexes. Pour en saisir les tenants et les aboutissants, il faut se référer aux collectages et aux travaux de recherche de gens compétents. Voici plusieurs articles et mémoires qui vont dans le sens des livres, thèses et documents écris à ce jour. Si le cœur vous en dit, n’hésitez pas à aller les consulter.

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