Quelles causes féministes pour la danse sociale ?

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Inspirations

L’an dernier, à l’occasion de la Journée du droit des femmes 2018, j’avais fait un article contenant 6 propositions à s’auto-appliquer pour rendre les espaces de danse plus inclusifs et plus respectueux des femmes (et des hommes par la même occasion).

Cette année, je voudrais vous présenter des initiatives, des vidéos, des livres ou des articles, qui m’ont beaucoup apporté ces dernières années, et fait réfléchir sur les combats féministes / égalitaristes qui se déroulent dans nos milieux de danse sociale (bal folk, swing, tango, latines…).

Au delà de ces liens divers et variés, j’ai souhaité m’interroger sur les différentes causes qui agitent nos communautés de danse, et s’il existe un féminisme de la danse, qu’est ce qu’il regroupe exactement ?

Il me semble que pour être une meilleure personne, un.e meilleur.e danseu.r.se, un.e meilleur.e prof et un.e meilleur.e organisa.teur.trice de bals, il est nécessaire de s’interroger sur notre place dans la société de la danse, qui est une construction sociale à part entière, un microcosme qui réagit aux mêmes problématiques que le monde “normal” mais avec des dynamiques particulières (contacts physiques, création artistique, arrivée permanentes de nouvelles personnes…).

Il m’est apparu, en discutant dans les différentes sphères de danse et sur les réseaux sociaux, que les discussions sociétales sur la danse portent sur plusieurs grandes thématiques qui s’entrecroisent et parfois se confondent :

  • le patriarcat et la culture du viol, les comportements sexistes et les assignations de rôles en fonction du genre
  • l’acceptation de soi, l’empowerment, le rapport au corps (particulièrement important quelle que soit la danse)
  • le rapport culturel et historique à la danse, l’inclusion de tous les publics et l’appropriation culturelle
CombatsFeministes

Rapport au corps et acceptation

Le rapport au corps est quelque chose de fondamental dans la danse, seul en couple ou en groupe. Le sien et le corps de l’autre. Un corps qu’il est parfois difficile d’assumer, plein de complexes. D’autant que la danse sociale souffre parfois des mêmes travers que le monde moderne : il doit être jeune, mince, beau (et bien souvent blanc). La danse sociale est un lieu de rencontre, voire même de séduction pour certains et pour certaines danses, notamment les danses latines où les tenues sexy sont légions viennent renforcer cette idée que les gens sont là pour séduire alors qu’ils peuvent vouloir simplement être à l’aise.

Être jeune, beau, mince et sexy n’est pas non plus à la portée de tout le monde et c’est un combat qui concerne tout le monde que d’inclure tous les types de personnes dans les communautés de danse.

C’est le propos de la danseuse et chorégraphe Amrita Hepi dans ce TedX inspirant sur les gens confrontés à la fois à l’image de leur propre corps, mais aussi au regard des autres et qui varie en fonction de leur origine, leur âge, de leur vêtements ou de leur corpulence. (en anglais)

Je trouve qu’il est important de savoir qu’en danse aussi on peut être discriminé pour notre physique ou notre âge, ne pas correspondre au « style » vestimentaire de la danse qu’on pratique (vintage pour le swing, talons aiguilles pour le tango…).

La grossophobie ou l’invisibilisation des femmes plus âgées est également un sujet peu exploité pour l’instant, mais notre rapport à l’invitation en danse est un sujet récurrent dans toutes les danses sociales.

Car après tout, tout le monde a bien le droit d’aller danser et de se faire inviter. Car pourquoi allons-nous danser ? C’est bien une conquête de soi, dresser son propre corps, retrouver ses racines, respirer, rejoindre une communauté, se réaliser… Cette superbe vidéo du Ontario Arts Council récapitule toutes les raisons qui nous poussent à aller danser, mais aussi tous les types de personnes.

Construction sociale et patriarcat

L’un des sujets qui revient le plus souvent, c’est bien évidemment la lutte contre le patriarcat, à base mouvement #metoo, lutte contre les agressions sexuelles, la culture du viol, et mon sujet préféré : les assignations de genre.

Les assignations de rôles genrées, c’est le principe historique selon lequel en danse de couple les hommes doivent guider (de manière ferme et virile) et que les femmes doivent suivre (de manière jolie et gracieuse).

Cette assignation est encore très présente dans toutes les scènes de danse, mais de plus en plus remise en question au profit d’un “et si je guidais ou suivais au fil de mes envies, et c’est bien normal ?”

Cette superbe vidéo intitulée « Dance Docs: Identidad » de la page Dance On fait la promotion de la danse dégenrée en bachata et plus largement dans les danses latines et de l’inclusion des personnes LBGT+.

Bien sûr l’idée n’est pas que les hommes devraient absolument suivre ou les femmes guider obligatoirement, mais beaucoup de réflexions sont en cours pour savoir si :

  • Maîtriser les deux rôles nous confond ou nous rend meilleur danseur
  • Apprendre les deux rôles en même temps est un frein ou un atout à notre développement de danseur
  • Apprendre les deux rôles en cours débutant est le système le plus inclusif ou non

A mon avis l’une des premières étapes est celle de la promotion de la danse dégenrée, commencer par simplement ouvrir les esprits à cette possibilité. La délicieuse chronique de Tanya Karen de The Social Dance Community décrit la petite expérience qu’elle a mené auprès des danseurs de bachata de différentes soirées alors qu’elle leur a simplement demandé lors de l’invitation « tu veux guider ou suivre ? ». Des réponses qui montrent à la fois qu’il y a encore du chemin à faire, mais qu’avec un peu d’humour on peut réussir à faire réfléchir les gens autour de nous en douceur et sans les culpabiliser.

Quand on parle de féminisme dans la danse, c’est bien souvent en référence au mouvement #metoo qui agite un peu tous les milieux de danse, car non la danse n’est pas ce microcosme d’ocytocine où tout le monde est gentil et inoffensif.

De nombreux organisateurs se sont penchés sur la question afin de rendre leurs événements plus sûrs, notamment en créant des safer spaces ou tout simplement en créant des règlements intérieurs explicites.

Au delà des débordements sexistes, ces règlements intérieurs sont aussi l’occasion de rappeler les règles de politesse et d’hygiène basiques qui sont parfois légèrement oubliées.

Les dessins du blog de tango les Pas Parfaits sont la parfaite et mignonne illustration que les règles de politesse sont pour tout le monde, pour le respect de tous !

Illustration – les Pas Parfaits

Culture de la danse

Quel rapport entre féminisme et la culture de la danse, me direz-vous ? Et bien je pense personnellement qu’on ne peut pas réfléchir à la place des femmes et des hommes dans nos scènes de danse, sans réfléchir aussi à notre légitimité en tant que personne.

Peut-on être respectueux des autres danseurs quand on ne sait pas exactement d’où vient la danse qu’on pratique et quelles pratiques ou croyances y sont associées ?

Les femmes et la danse, cette histoire ne date pas d’hier.

La construction de la féminité dans la danse (XVe-XVIIIe siècle) est le catalogue d’une exposition organisée par Centre national de la danse. Ce livre retrace la perception des femmes dans la danse, de la fin du Moyen Âge à la révolution française.

Il y est bien sûr question de morale, de religion, de position sociale, de symboles, de mythes, de danses de groupes, et bien évidement du corps de la femme.

Cette histoire de la danse sociale nous a façonnés, et quand je regarde la conférence dansée « Femmes : Corps dansants » animée par Béatrice Massin et Marina Nordera, responsable scientifique de l’exposition « La construction de la féminité dans la danse », je ne peux m’empêcher de songer qu’on revient de loin mais qu’on est pas encore sortis de l’auberge non plus.

L’histoire de la danse sociale comporte plusieurs dynamiques qui nous influencent aujourd’hui dans nos pratiques de danseurs.euses :

  • la construction sociale : modes d’invitation (le cabeceo au tango par exemple), assignations de rôles genrés…
  • dynamiques raciales et gentrification de la danse

En ce qui concerne la construction sociale, les communautés évoluent et font un gros travail sur ce qu’il y a à garder ou à changer (pour ou contre le cabeceo ? j’ai mon avis sur la question…). Pour ce qui concerne les dynamiques raciales, la gentrification de la danse ou l’appropriation culturelle, ce sont des problématiques beaucoup plus complexes et délicates à traiter..

D’ailleurs quand Amrita Hepi (voir plus haut) parle du rapport des femmes à leur corps, de leur accès à la danse, elle parle également de ses origines autochtones Bundjulung (AUS) et Ngapuhi (NZ). Ce n’est pas juste une femme qui danse. C’est une femme autochtone, et les regards qui se portent sur elle sont ceux de sa communauté, mais aussi les nôtres.

Si je refais la même danse qu’elle, je ne serais pas porteuse du même sens, ma relation au corps ne sera pas la même, et la perception que les gens en auront sera différente. Je suis française, et comme beaucoup de personnes en Europe je n’ai pas/peu dansé entre mes 10 et mes 25 ans. Ma coordination, mon rapport au corps, ma manière d’interpréter la danse, mes repères sociaux et mes attentes, font que je ne danserais jamais le swing comme une afro-américaine, le forrò comme une brésilienne, ni le tango comme une argentine.

Comme le disait très justement le danseur de blues, swing, folk et tango Gregory Dyke dans son podcast Walk to Work – episode 25 « Respect and meaningfulness » (en anglais) « Les pratiques culturelles comme la danse ou la musique n’existent pas en tant qu’entités propres, mais existent parce qu’elles sont pratiquées au sein d’une culture, et plus précisément parce qu’elles sont pratiquées au sein d’une communauté.« 

En tant qu’individus, professeurs de danse ou organisateurs, nous avons différents niveaux de responsabilité vis à vis des cultures d’origine de la danse que nous pratiquons.

En tant que danseur.se, notre rôle est assez limité. On peut tout à fait danser le lindy hop aujourd’hui sans se soucier de ses racines afro-américaines, de la naissance de cette danse lors de la ségrégation, et que le prof afro-américain qui te fait le cours est directement héritier de cette culture là, contrairement à ton petit prof de banlieue qui a découvert la danse il y a 5 ans.

On peut également danser le tango argentin en robe de soirée avec des chaussures à 200 euros en oubliant que la danse est née dans les faubourgs de Buenos Aires et qu’il s’agit avant tout d’une danse populaire.

Ce qu’on peut faire en revanche, c’est faire des efforts pour que les personnes légitimes ne se sentent pas exclues de leur propre danse, d’écouter et de comprendre les dynamiques complexes qui malheureusement peuvent pousser des danseuses noires à s’exclure de certaines soirées swing. Ne pas dénigrer ou minimiser, mais bien essayer de comprendre, afin d’éviter ce qui se passe dans d’autres milieux comme le yoga où la représentation femmes blanches fini par complètement effacer les femmes indiennes.

En tant qu’enseignants de la danse, nous avons la responsabilité de transmettre les bases sociales et culturelles liées à la danse que nous pratiquons, et être garant d’une certaine authenticité. Enfin, il faut également être honnête sur notre rôle et nos limites. C’est à dire qu’il faut être clair avec les élèves, que notre savoir a des limites, que d’autres gens sont plus pertinents que nous, et les inciter à aller suivre l’enseignement / des stages approfondis sur la question. Bref, inciter les gens à en savoir plus.

En tant qu’organisateurs, de nombreuses associations s’efforcent de proposer des évènements au plus proche de l’ambiance d’origine, et s’assurer que les personnes les plus légitimes se sentent bienvenues et intégrées. Il existe de nombreuses initiatives en tous genres, par exemple dans le swing ça passe par l’embauche de professeurs ou de groupes afro-américains, à la mise à disposition de brochures sur les origines du swing, en passant par l’organisation de débat / conférences

Entre vidéos, panneaux, badges ou brochures mises à disposition, les associations rivalisent de créativité pour faire mieux connaître le contexte de leur danse

Sachez qu’il n’y a pas de réponses toutes faites à ces questions, mais il y a des gens qui y réfléchissent et essaient de faire changer les choses et nous pouvons remercier tous ces danseurs, professionnels ou non, investis dans leurs communautés de danse, qui questionnent, proposent, cherchent des solutions, font avancer les choses en écrivant des livres, des thèses, des articles, créent des vidéos, des films… Ce sont des danseurs comme vous et moi qui, au delà de la danse, mettent leur créativité au service de la communauté et de ses évolutions.

Clin d’œil à mes inspirations journalières : Tanya Karen de the SocialDance Community pour ses articles et ses vidéos inspirantes, Laura Riva de The Dancing Grapevine que je lis sans faille, Gregory Dyke et ses réflexions hebdomadaires qui bien souvent me dépassent par leur complexité et leur créativité, Yehoody.com et leurs très interessants articles sur le lindy hop, le groupe de Safety Dance: Building Safer and Empowered Social Dance Communities, et ma dernière découverte en date, la page Break the dance roles