13 mars 2017
fr

Changer de rôle et coguider

Depuis plusieurs mois maintenant, une vidéo est devenue virale parmi les danseurs. Des conférenciers, deux danseurs professionnels y expliquent un concept existant depuis de nombreuses années en danse sociale, mais quasiment inexistant / partiellement ignoré / jamais mis en mots avant : si vous laissez de coté la répartition des genres dans la danse de couple, alors vous pouvez apprendre les deux rôles de lead et follow, et créer un nouveau type de dialogue avec votre partenaire de danse.

Petite information sur les mots lead, follow et switch
A la base, cet article a été rédigé en anglais [ici]. J’ai décidé de garder les termes « lead » et « follow » en anglais pour désigner les personnes qui guident et les personnes qui suivent. Les termes français comme cavalier/cavalière étant genrés et donc non applicables dans ce contexte, et guideurs/guidés et suiveurs n’étant à mon sens pas très jolis, j’ai tout simplement décidé de garder les termes anglais que j’utilise moi même au quotidien.

Par ailleurs, je parlerais également de « switch », qui est plus rapide et simple à dire que « le changement de personne qui guide » ou « changement de rôle ».

Liquid lead dancing

Trevor Copp et Jeff Fox ont appelé Liquid Lead le concept qu’ils ont inventé de changer de lead pendant la danse. Pour les personnes qui font de la danse sociale depuis un bon moment, il semble évident qu’ils n’ont pas inventé le concept en lui même vu que toutes les scènes de danse différentes l’appliquent déjà depuis des années. Mais dans un contexte de danse professionnelle, de show télévisé et de représentation dans les grands médias, revendiquer la danse de couple pour des partenaires de même sexe, et un changement de rôle entre la personne qui guide et la personne qui suit, c’est une grande première.
Ils font un constat très intéressant en pointant que la vision « grand public » de la danse est tout naturellement sur le modèle étriqué du  l’homme guide, la femme suit. Et même au delà de ça, l’idée prédominante est celle de l’homme blanc, grand et décidé qui guide, alors que la femme, petite, lègère et belle, suit. Et ils nous invitent de manière très pertinente, à élargir un peu notre horizon.

Pour des débutants, il n’est pas évident de concevoir qu’on puisse à la fois savoir guide et suivre, à apprendre un autre rôle que celui attribué de base à notre genre, et encore moins être prêt à changer de rôle à la demande. Changer de rôle est généralement quelque chose qu’on va explorer après un moment quand le danseur veut aller « plus loin » (pour tout un tas de raison, comme le manque de leaders par exemple).

Toutes les scènes ne sont pas à égalité

Tous les milieux de danse ne sont pas à égalité quand on parle de changer de rôle. Dans les danses latines comme la salsa / kizomba / bachata il est probablement peu commun à rare (notamment en danse sociale). Le tango et la danse de salon ont développé des scènes Queer, ce qui est généralement un très bon environnement pour apprendre à danser libéré des injonctions de genre, mais quelque part je trouve ça dommage d’opposer la scène traditionnelle et la scène Queer. La scène Queer étant le coté sympa et ouvert, le coté traditionnel étant considéré comme le coté démodé avec ses vieux codes poussiéreux. Et je crois fermement qu’une communauté de danseurs est plus riche quand elle se développe dans son intégralité avec toutes ses composantes.

Il me semble que blues dancing est le gagnant du switch, avec une grande liberté en danse social pour les hommes comme pour les femmes. L’enseignement y est généralement dé-genré, avec des ateliers et des cours spécifiques qui prennent en compte l’apprentissage simultané des deux rôles. Certains festivals proposent également de s’inscrire comme lead, follow ou switch.

Quelques questions à Justin Riley, professeur de danse blues international

Justin Riley (http://www.justindance.com) & Ruby Red (http://dance.ruby-red.com), changent de rôles dans la cuisine. Ils ont été le premier couple à concourir en Blues comme « fluid lead/follow switch partnership ».

Justin Riley

Justin Riley, est un prof de danse international et DJ, spécialisé en danse Blues, Alt-Blues, Fusion et en connexion en danse de couple.

Depuis 2001, Justin a étudié, dansé et enseigné plus d’une douzaine de formes de danses dans plus de 30 pays. Il apporte un point de vue international et nuancé à chaque classe, DJ set et chaque danse qu’il fait. En 2005, il est tombé amoureux de la danse Blues, Fusion et des mouvements Alternatif-Blues, et ne l’a jamais regretté ! Depuis ce jour, il est reconnu comme professeur et organisateur d’événements à l’international.

[En savoir plus sur Justin Riley]

[Si vous souhaitez lire la version originale en anglais de cette interview c’est par ici] (j’ai essayé de traduire au mieux mais vous comprendrez que ce n’est pas toujours évident)

Quelle est la philosophie de tes ateliers autour du switch ?

Quand j’enseigne le switch, il y a très peu de différence avec l’enseignement conventionnel de guider et suivre : posture, rythme, créer et remplir l’espace, de concept pour un cadre détendu et ouvert, permettant aux corps des deux partenaires d’être libres et expressifs tout en se connectant, tout ça reste le même.

Toutefois, quand j’enseigne le changement de rôle, je suis en mesure d’enseigner ce qui est considéré comme de la technique pour danseurs avancés, et ce dès le tout début : écouter et répondre à ton partenaire d’avantage que simplement guider et suivre, faire correspondre le cadre, le ton et le rythme entre les personnes, et d’autres concepts que d’ordinaire je n’enseignerais pas à des débutants. J’utilise souvent le switch en classe pour enseigner plus efficacement des techniques pour guider ou suivre. Même si les gens ne sont pas forcément intéressés pour changer de rôle dans leur propre pratique quotidienne, c’est un outil d’enseignement très efficace, qui nous permet de casser un peu nos suppositions sur la manière dont nous, danseurs et humains, sommes liés les uns aux autres.

Est-ce qu’il y a des techniques de switch ? Qui doit demander à qui ? Est-ce que ça doit être spontané ?

La règle de base pour danser Switch est la même que pour n’importe quel rôle en danse. Il faut demander ce que vous voulez comme partenariat, que ce soit clair et précis, ou vague si vous n’avez pas de besoin particulier. Si je veux que la personne me guide, je demande « voudrais-tu me guider ? », tout comme en switch je vais demander de danser en switch. Même si c’est toujours un peu plus compliqué que ça, et plus de l’ordre de « oh je me sens un peu fatigué aujourd’hui, je préférerais suivre uniquement. Si je me sens de switcher ou de guider plus tard pendant la danse, je te le ferais savoir. Ou pourrais-je te demander si je me sens de guider plus tard ? ». C’est toujours plus compliqué que ça, et nous devons respecter ces complications avec bienveillance. Le plus important est avant tout que les deux danseurs se sentent en confiance et confortables, et capables de façonner le type de danse qu’ils souhaitent à ce moment là. Et si ils ne peuvent pas trouver de partenariat mutuellement agréable, il y a un tas d’autres danseurs sur le parquet.

En termes de règles pendant une danse Switch convenu, elles ne changent pas d’un partenariat conventionnel. Ecouter, répondre, créer et remplir l’espace, donner des idées et surenchérir auprès de son partenaire, jouer, exprimer, attacher de l’importance à la relation, tout est pareil. Dans mon lexique, le danseur qui crée de l’espace est celui qui guide le mouvement, et celui qui le remplit est celui qui suit le mouvement. Ce qui se passe autrement est un partenariat standard. Mais même dans un rapport conventionnel leader/follower, guider et suivre n’est jamais à 100%. Tout partenariat est dynamique, peu importe s’il est classique ou non.

Changer de rôle avec un homme ou avec une femme, est-ce la même chose ?

Les traits de genre ont certainement un impact sur une danse ou sur le partenariat entre deux danseurs. Mes amis, sans regard de genre, qui ont une meilleure écoute dans la vie ont tendance à aller plus facilement vers le switch en danse… et vers les danses de couple en général. Pendant que ceux qui sont moins dans l’écoute ont plus de difficulté.

En tant qu’homme CIS, mes danses avec d’autres hommes, trans, ou non-binaires ont tendance à être plus facile et ne tiennent pas compte de l’idée hétéro-patriarcale sur comment nos corps sont sensés se confronter pendant la danse. Mes partenariats de danse avec une femme CIS peuvent également être non-binaires mais le processus est un peu différent, et demande de briser les attentes sociales pour créer ensuite un partenariat de danse dénué d’attentes genrées.

Si vous cherchez plus d’information sur l’enseignement conjoint des danses en lead/follow/switch, il y a un très bon article sur le sujet (en anglais) sur Ambidancetrous.

Coguider, quand il n’y a en fait pas de leader

Il y a des danses que vous pouvez coguider. Ce n’est pas tout à fait switcher, ce n’est certainement pas contre-guider. Je pense que c’est plus fréquent dans le bal folk, probablement parce que les danses circulaires comme la valse sont particulièrement adaptées à ce mode de guidage, tout comme le micro-blues.

En fait, coguider revient essentiellement à co-écouter. Beaucoup. Si switcher signifie changer de rôles, la personne qui suit devenant la personne qui guide, au coguidage en revanche il n’y a pas réellement de leader. Deux followers vont se concentrer sur leur partenaire et écouter les variations et la musicalité proposées par l’autre et ainsi construire un dialogue. Ce n’est donc pas une écoute passive, et le lead appartient au moment où votre murmure est plus fort que celui de votre partenaire.

Position pour coguider

J’ai entendu plusieurs termes pour désigner cette position, de position calin, à position égalitaire,  et position de coguidage… Cela signifie un cadre fermé, un bras au dessus, un bras au dessous de celui de votre partenaire. C’est à dire une position qui mélange celle du leader et celle du follower.

Position égalitaire, à la valse ça tourne tourne tourne
Position égalitaire, à la valse ça tourne tourne tourne

Cette position complètement circulaire est parfaite pour les valses et pour tourner d’une manière générale. Avec vos deux mains sur les omoplates de votre partenaire, les bras confortablement connectés comme sur un cerceau, vous pouvez littéralement faire peser votre dos dans les mains de votre partenaire, et utiliser le contrepoids du corps de l’autre pour tourner de manière ultra dynamique. C’est également un cadre parfait pour les petits espaces bondés.

Photo : Julien Wieser Folkographie - Chatillon en Diois 2015
Photo : Julien Wieser Folkographie – Chatillon en Diois 2015

Soyez juste attentifs à quelques détails :

  • Le cadre est un cercle, ne faites pas ressortir vos coudes vers l’extérieur
  • C’est plus confortable quand vos hanches sont alignées avec vos épaules. C’est un cadre fermé et donc proche du partenaire, si vos hanches sont en avant, cela peut mener à des situations inconfortables

Les danses suédoises : utiliser l’énergie du partenaire

Les danses traditionnelles suédoises utilisent beaucoup cette position égalitaire. Bon nombre de ces danses passent d’une position où les partenaires sont côte à côte, à une position égalitaire utilisée pour tourner, utilisant l’énergie des deux personnes pour renforcer la dynamique du tour. Il y a de une grande technicité à aller chercher avec ça, et de superbes possibilités si on souhaite étudier le cadre et la dynamique de couple.

Anton Schneider et Petra Eriksson, démonstration de Finskogs pols, musique de Yenu (Jenny Demaret et Mael Nesti)

Valses : pourquoi nous devrions tout simplement partager le lead

Avec des débutants (ou pas), je danse très souvent la valse en position de coguidage, et particulièrement avec les hommes débutants, ce cadre a de gros avantages :

  • Elle force les partenaires à avoir les épaules parallèles. Dans un cadre ouvert, l’angle entre les corps est souvent différent et peut poser soucis pour apprendre la rotation de la valse
  • C’est plus facile de mettre de l’énergie dans la rotation, alors même si le mouvement des pieds n’est pas bon, on peut quand même continuer à tourner
  • Avec un leader débutant, c’est plus facile de partager une rotation sans avoir à le guider

Changer de lead ou partager, ce n’est pas contre-guider

Même si j’apprécie beaucoup changer de rôle, coguider, et défendre ardemment une danse dé-genrée, je finirais tout de même par un petit bémol : le respect de votre partenaire étant la première et principale règle de la danse sociale, il est très impoli de forcer tout mouvement ou changement de rôle à votre partenaire de danse.

Sous aucun prétexte on ne change de rôle…

  • parce que votre partenaire n’est « pas assez bon »
  • ou ni même pour lui montrer « les bons pas »
  • si il/elle n’en a pas envie
  • sans prévenir

Changer de rôle pendant une danse n’est pas quelque chose d’anodin, et la meilleure manière de s’assurer que votre partenaire est d’accord est encore de lui demander. Avec certains amis, je n’ai pas besoin de verbaliser. Avec eux, je sais que ça va faire partie du dialogue de danse. Avec certaines personnes, je ne change pas de rôle. Parce que certaines personnes aiment seulement guider, et d’autres seulement suivre. Et c’est complètement ok. Parce que même si je suis une gentille fille et une lead/follow décente, certaine fois on a juste envie de se laisser porter.

Et si vous voulez en savoir plus sur ce thème, n’hésitez pas à consulter les articles du blog The Dancing Grapevine (en anglais) qui abordent également ce thème.